« Si je fais ça, mon registre aigu est immédiatement contrôlé par l’oreille. C’est tout un autre monde — immédiatement, le côté droit fonctionne. »

En bref — Ce document est d’une rareté précieuse : on y voit Alfred Tomatis en personne conduire une séance de travail audio-vocal avec une chanteuse, puis dialoguer avec un baryton. Pas une conférence, mais l’atelier vivant — la voix se fabrique sous nos yeux. On y reconnaît tout ce que formalise aujourd’hui l’Atelier Audio-Vocal : le fameux son osseux, l’idée que l’oreille gouverne la voix, l’art de chanter avec le corps plutôt qu’avec l’effort, la posture, et même le registre le plus intime — celui où la voix devient « réception » et non production.

Les points clés

  • L’oreille gouverne la voix : « si je fais ça, mon registre aigu est immédiatement contrôlé par l’oreille ». La voix n’est pas commandée par la volonté de pousser, mais par l’écoute.
  • Le son osseux : tout le travail vise à faire « chanter l’os » — « c’est l’os qui chante le timbre » —, ce que Tomatis a décrit dans L’oreille et la voix.
  • Chanter avec le corps, pas avec l’effort : « ce qui chante en vous, c’est l’air ; si vous poussez l’air dehors, c’est fini ». La langue haute, le corps qui résonne, l’effort qui s’allège.
  • La posture et la verticalité : se tenir droit pour « recevoir », mobiliser l’équilibre et le système vestibulaire — « la verticalité… l’homme du monde ».
  • Le registre du don : « il faut toujours lire le cœur, toujours » ; la voix comme énergie reçue (« vous ne fabriquez pas l’énergie vous-même, c’est l’univers qui vous l’apporte »).

L’oreille gouverne la voix

C’est le cœur de toute l’œuvre de Tomatis, et ici on le voit à l’œuvre. À un moment, il se redresse et lance : « si je fais ça, mon registre aigu est immédiatement contrôlé par l’oreille… c’est tout un autre monde — immédiatement, le côté droit fonctionne. » La voix juste n’est pas une affaire de force, mais d’écoute : c’est l’oreille qui pilote le larynx, en temps réel. Tout l’enjeu de la séance est de débrancher la volonté de « pousser » pour laisser l’oreille faire le réglage. « Le cerveau fait toutes les choses, dit-il ; après, vous n’avez plus la difficulté… vous êtes libéré, vous pensez seulement à chanter, à interpréter. »

Le son osseux

Le mot revient comme un fil rouge : l’os qui chante. « Ce n’est pas en poussant que tu auras le timbre — c’est l’os qui chante le timbre. » Tomatis fait sentir la conduction osseuse, cette vibration qui se propage par le crâne et le squelette plutôt que par le souffle. Il évoque les basses russes, « toujours attirées par ce son », et Caruso — la référence absolue, dont il dit qu’il pouvait alléger sa voix à l’extrême parce qu’il « chantait par l’os ». C’est le savoir qu’il a consigné dans L’oreille et la voix, et que reprend aujourd’hui l’Atelier Audio-Vocal : apprendre à produire le son osseux pour alléger l’effort — une voix moins fatiguée, plus douce, qui tient l’auditeur plus longtemps.

Chanter avec le corps, pas avec l’effort

Toute la séance est une lutte contre la crispation. « Ce qui chante en vous, c’est l’air ; si tu pousses l’air dehors, c’est fini. » Il corrige sans relâche la position de la langue (« la langue en haut, contre le palais, pas contre les dents »), l’ouverture, l’appui — non pour ajouter de la force, mais pour la retirer. « D’abord, ton corps chante ; tu chantes toujours avec le corps. » L’idée est contre-intuitive pour qui a appris à « soutenir » à tout prix : ici, le bon son est celui qui coûte le moins, parce qu’il s’appuie sur la résonance du corps et de l’os, pas sur la dépense d’air.

La posture, la verticalité, l’équilibre

Tomatis ramène sans cesse le chanteur à sa station debout et à son axe. Il parle de « pousser le système vestibulaire et l’équilibre », relie la voix à la verticalité — « le pas de l’homme venant au monde… la verticalité, c’est l’homme du monde, totalement différent ». Se tenir droit n’est pas une coquetterie : c’est la condition pour recevoir le son et le laisser circuler dans tout le corps, « jusqu’à toucher toute la peau de la tête ». L’oreille interne, organe de l’équilibre autant que de l’audition, est ici au poste de commande.

Le registre du don

La séance bascule par moments dans un registre presque mystique, qui dit l’homme autant que le pédagogue. Tomatis rappelle le mot d’un moine : « après un bon [chant], je sens que c’est Dieu qui me porte avec ses enfants dans du velours — c’est si doux. » Il parle de l’énergie qui « descend du cosmos verticalement », de respirer « au même rythme que le soleil », et martèle une consigne qui résume tout : « il faut toujours lire le cœur, toujours. » La voix, pour lui, n’est pas d’abord une production mais une réception : « vous ne fabriquez pas l’énergie vous-même ; c’est l’univers qui vous l’apporte. »

Aujourd’hui : ce que dit la science

Le propre de cette séance, c’est qu’elle repose sur une intuition centrale — c’est l’oreille qui règle la voix — aujourd’hui largement confirmée, entourée d’éléments tantôt validés, tantôt plus discutables.

« L’oreille gouverne la voix » — confirmé, et de façon spectaculaire. La science du contrôle vocal a donné raison à Tomatis sur l’essentiel : la voix est asservie en permanence à l’audition. Quand on décale artificiellement la hauteur du retour auditif d’un chanteur (pitch-shift), il corrige automatiquement, en environ 100 millisecondes, sans même s’en rendre compte — c’est le « réflexe de pitch-shift », une boucle audio-vocale réflexe. Les modèles actuels décrivent exactement ce que Tomatis pressentait : le cerveau compare en continu la voix produite à la voix attendue et corrige l’écart par l’oreille. Mieux : l’imagerie montre chez les chanteurs entraînés un contrôle sensori-moteur de la voix renforcé. L’idée que « l’oreille contrôle immédiatement le registre » n’est pas une métaphore — c’est de la neurophysiologie.

Le « son osseux » — un phénomène réel. Tomatis n’invente rien en parlant de l’os qui chante : nous percevons notre propre voix pour une large part par conduction osseuse, les vibrations transmises par le crâne directement à l’oreille interne. C’est précisément ce qui explique que notre voix enregistrée nous semble « fausse » : le micro ne capte que la voie aérienne, plus aiguë, tandis que l’os privilégie les graves et donne à notre voix intérieure sa rondeur. Des travaux récents montrent même que cette composante osseuse aide à reconnaître sa propre voix. La réserve, à dire honnêtement : que l’on puisse entraîner spécifiquement ce « son osseux » pour transformer le chant relève du savoir-faire clinique de Tomatis, non d’une preuve contrôlée indépendante.

La posture — confirmé, avec une nuance de taille. Les revues récentes confirment que la posture influence la voix : une bonne posture améliore le soutien respiratoire, l’ouverture du conduit vocal et la résonance, et réduit l’effort et la fatigue vocale ; une mauvaise posture favorise au contraire la tension musculaire et la dysphonie. Tomatis a donc raison de remettre le corps debout au centre. Mais sur un point il prend l’exact contre-pied de la pédagogie dominante : son « mythe de la respiration », qui minimise le souffle. Or la même littérature qui valide la posture insiste sur le soutien respiratoire (l’appoggio) comme moteur de la voix. Sa provocation a une vertu — déplacer l’attention de la « pompe à air » vers l’oreille et la résonance —, mais prise au pied de la lettre, elle n’est pas soutenue par les données.

Au goût du jour. À l’heure où l’on rééduque la voix par biofeedback et où les chanteurs s’enregistrent en permanence, l’intuition de Tomatis n’a jamais paru aussi actuelle : travailler la voix, c’est d’abord travailler l’écoute. Ce que cette séance montre — un homme qui apprend à un autre à s’entendre pour mieux se déployer — est exactement ce que confirment les neurosciences de la boucle audio-vocale. La voix est un miroir sonore ; encore faut-il savoir l’écouter.

Sources

  • Boucle audio-vocale & contrôle de la hauteur — Opposing and following vocal responses to pitch-shifted auditory feedback, Behroozmand et al., J. Acoust. Soc. Am. 2012 : pmc · The neural control of singing, Zarate, Front. Hum. Neurosci. 2013 : frontiersin · contrôle sensori-moteur renforcé chez les chanteurs, 2019 : pmc
  • Conduction osseuse & perception de sa propre voix — Bone conduction (synthèse) : wikipedia · Bone conduction facilitates self-other voice discrimination, R. Soc. Open Sci. 2023 : pmc
  • Posture & voix — The Influence of Posture and Balance on Voice: A Review, 2018 : researchgate · Associations between Posture, Voice, and Dysphonia: A Systematic Review, J. Voice : sciencedirect

Ce travail audio-vocal n’a rien d’un vestige : il se transmet aujourd’hui. Concetto Campo, responsable des centres Tomatis de Rome et de Vérone, en a fait l’Atelier Audio-Vocal / Audio-Instrumental (AAVAI), où l’on apprend le son osseux et la posture d’écoute « pour utiliser ses potentialités vocales de manière plus complète, avec un minimum d’effort ».

Transcription intégrale (anglais)

Séance enregistrée en anglais ; transcription automatique relue. Comme il s’agit d’un travail pratique — corrections de posture, sons tenus, reprises —, la transcription est par nature fragmentaire ; elle est reproduite ici comme document de référence.

The Tomatis Method is a system of sound stimulation and consultation. The Tomatis Method and its patented electronic ear were created by Dr. Alfred Tomatis, noted French ear, nose, and throat specialist. The method improves the ability of the ear to attend to sound and integrate body movement, motivation and the ability to communicate, learn, and relate to self and others; it prepares the ear to learn a foreign language as a native speaker would hear it. This video covers just one aspect of the Tomatis Method, recorded during a five-day training session.

[…] No, like you’re playing a cello, with your bow. With the tongue, something — tongue like this, behind. It affects the volume here and here. More open. And when the tongue is open, always up. Your tongue is going down — right to the top. Not too much. Not naturally. The neck here, push this. […] The Sphinx — put yourself like the Sphinx. You give this face, but it’s not looking; your eyes are here. You see my finger? More — you feel, yeah? It’s very hard at the beginning. Stretch your muscle of the belly. With the thumb, you open your mouth, very straight, more with the tongue up. If you do like you are doing now, it is impossible to increase the sound, because it means air — without air. And the heart. The heart. Here, not the top. First, your body is singing, so you have the open mouth — you are singing always with the body.

In fact, you have two little muscles behind — very weak muscles. Here, there are three muscles: the superior contractor, the medium and the lower. Your nose is singing a little bit too much. […] I have a knocking in terms of bone conduction and maintaining it, which has always been an issue — if you listen to the Russian basses, you know, which have always been attracted to that sound. After, all the way you are singing, it’s neat to feel this high range, like a soprano — but to open it all the way, like a contralto.

If I do this, my high range is very controlled immediately by the ear. My God. Immediately. It’s a whole other world. Immediately the right side is functioning. […] The more you go up high, the more you try to push it. […] A lone woman came into my home saying: I come in 1953, my right ear is not functioning well for control. Now, absorb this sound much more — like if you wish to drink.

Tongue on the palate, not the top; the top is behind the teeth. You are up at a fair, three meters high, and you sit down, with people who understand nothing of what you’re doing. To create here the vowel. You open your heart. Now you absorb the sound — your brain. You are not having to work. The Italians know this: they push something flat. Remember, you are not in the brain; you have a great muscle, but we are not conscious of it — you need to become conscious of it. More with the body. The tongue is not sufficiently against the palate.

I think of the step of the man coming into the world: the verticality. This is a standing baby, and the eating man — a man of the world, totally different. […] This is a wonderful sound. Before to have the volume, you finish — you open the mouth. You start always the tongue here, the body enters quickly to do the volume, and after, just a little bit here, to excite this volume — a stationary wave, not a pushing wave. Unfortunately the tongue is attached here, by the jaw, which is bone. I have no opportunity to adapt my larynx essentially: your control is with the ear, and the brain is doing all the things. After, you are liberated — you are thinking essentially to sing, to interpret, no more.

A monk a day said to me: I feel, after a good [chant], that it’s God bringing me with his children in velvet — it’s so soft. If you’re like this, you don’t receive. The Kundalini is going down from the cosmos vertically — the energy of the cosmos. If you don’t receive by the cosmos, you are not. To be here, you receive; you don’t make energy yourself, you do it by the universe, and it’s bringing you, and you have all the chakras. […] If you block here, you block some organ. The Indians say: if you do sound, you need to integrate this energy, because your brain is functioning better. The Japanese say the sound is coming by the heart — it is functioning. Mercure, breathing at the same time as the sun: when you see the sun, it’s breathing at the same rhythm, and we are breathing, if we are well, at the same rhythm. Then you are totally involved; the vagus is liberated.

Under the diaphragm. You have the impression that you touch all the skin — a great correspondence. […] Push your belly out. Now, with the sound, you need to see your body, all the way interiorly. The soundless mirror: immediately, you are in front of yourself — difficult to accept. My name is John. […] And now you push here, and the brain — the middle brain — and you modify the push, your vestibular system and your balance.

The great singers are always like this. You know, the birds are not singing with their larynx — they have a syrinx; they have three lobes on one side and two on the other, so one side vibrates faster than the other, like a whistle. […] I had a singer come to Paris to see me. Every day, all the exercise of Caruso — singing on the stage, normal, except this: it makes my voice easier. When the jaw drops, it’s my head singing. Caruso — because he pulled… I was taught to keep the tip of the tongue here, but yours goes back. Yes — the touch is always on the hard palate, not the teeth. Caruso. You look like Caruso. Thank you.

More. Now it’s good — more your heart is crying. If I sing like a Hungarian, a person needs to read always the heart, always. You are looking forward to have timbre — no, the bone is singing the timbre. If I do, hmmm — nice, it’s good. I say to the piano: mong, mong, mong, mong.