L'oreille au XXᵉ siècle
L'oreille au XXᵉ siècle — Un film sur le son, l'oreille, l'écoute et le cerveau selon Alfred Tomatis
« Les sons représentent l’une des nourritures du cerveau, assurant son bon fonctionnement. »
En bref — Et si l’oreille était bien plus qu’un organe de l’audition ? Ce film d’environ 58 minutes prend le spectateur par la main pour parcourir, image après image, toute la théorie d’Alfred Tomatis. On part de l’infiniment petit — l’agitation des molécules, ce « mouvement brownien » dont naît le son — pour remonter jusqu’à l’infiniment intime : la voix de la mère, entendue dans l’eau de l’utérus, qui imprime en nous le premier rythme et le premier désir de communiquer. Entre les deux, le film raconte l’évolution de l’oreille du poisson à l’homme, le minuscule muscle de l’étrier qui « accorde » notre écoute, la primauté de l’oreille droite pour la parole, et cette idée renversante : ce n’est pas le monde qui entre dans l’oreille, c’est l’oreille qui va chercher le monde — parce que le cerveau lui commande quoi écouter. Une heure pour comprendre, comme le dit Tomatis, que « l’homme est une oreille en totalité ».
Les points clés
- Le son nourrit le cerveau : il ne s’agit pas d’une image. Pour Tomatis, les sons — et la verticalité qu’impose l’oreille — fournissent une part essentielle de l’énergie corticale. Priver de stimulations, c’est défaire.
- Entendre n’est pas écouter : on peut avoir une oreille parfaite et ne pas écouter ; on peut avoir un reliquat auditif et vouloir écouter de toutes ses forces. Écouter est un acte, une posture, un désir.
- L’oreille est d’abord un générateur d’énergie et un organe de l’équilibre : sa partie la plus archaïque, le vestibule, commande tous les muscles du corps « depuis le cuir chevelu jusqu’au doigt de pied ».
- L’athlète de l’étrier : devenir chanteur, linguiste ou « écoutant », c’est devenir un virtuose du muscle de l’étrier, le plus petit (6 mm) et le plus récent du corps.
- L’oreille droite est directrice : pour le langage, le chemin par l’oreille droite est le plus court ; basculer à gauche met l’autre « à distance » et complique la communication.
- Le grand renversement : on croyait l’information montant de l’oreille vers le cerveau à 100 %. On sait aujourd’hui que l’essentiel des fibres descend du cerveau vers l’oreille. Nous choisissons ce que nous écoutons.
- Tout commence dans l’utérus : le fœtus tend l’oreille vers la voix de sa mère, perçue dans les aigus à travers l’eau. Redonner cette écoute première rouvrirait l’oreille adulte.
- La mère, le père et le langage : la mère donne la sécurité et le désir de vivre ; le père est le Logos, « le langage et la loi », le pont vers les autres.
Le son, cette nourriture invisible
Le film s’ouvre sur une idée forte : l’homme ne vit pas seulement des produits de la terre. Il a besoin d’autres sources d’énergie, et parmi tous les « champs énergétiques » qui l’animent, le son est essentiel. « Nous ne pouvons pas davantage nous passer de son que de lumière », affirme le commentaire. Les sons sont l’une des nourritures du cerveau.
Mais qu’est-ce qu’un son ? Le film remonte à l’origine : le bruissement continu provoqué par l’agitation incessante des molécules — le mouvement brownien, montré au microscope —, cette trame sonore que nous ne pouvons en principe pas entendre. Notre oreille perçoit un son lorsqu’une impulsion, un changement de pression, vient modifier cette agitation moléculaire de manière sensible. La matière tend à amortir la rupture d’équilibre ; quand celle-ci est trop violente, elle se propage en vibration, en onde, caractérisée par sa fréquence. Un son grave provoque peu d’ébranlements du milieu par seconde ; un son aigu en détermine une multitude. Plus le son monte, plus le nombre de fréquences augmente.
Le son pur d’un laboratoire est une rareté : dans la nature, les sons sont des complexes, dont le timbre dépend des composantes. Et le milieu compte : selon les parois qui nous entourent, le son est absorbé ou renvoyé — c’est la réverbération. On peut même rencontrer des lieux « morts » acoustiquement. Placez un chanteur dans une chambre sourde : sa voix, si belle soit-elle, paraît faible et sans timbre, et il faut un effort considérable pour s’y exprimer.
La cathédrale et la chambre sourde
Le film s’attarde sur l’effet d’un milieu réverbérant sur l’être humain. Dans une cathédrale, le centre de gravité semble changer : on a l’impression d’être happé vers le haut, appelé à une verticalité plus grande. Un tel milieu donne des stimulations — et de ces stimulations le cerveau a besoin pour rester en éveil, créatif, conscient.
À l’inverse, un milieu qui prive de stimulations, qui installe une « dérivation sensorielle », peut conduire jusqu’à un état de non-activité, de démolition de la structure, voire à un état dépressif. D’où ce conseil simple : se souvenir que le son est nécessaire, au moins autant que l’alimentation, et ne pas chercher à feutrer son intérieur à l’excès. Vouloir « mettre la tête dans du coton » est un appel au cocon — mais le premier cocon, celui de l’utérus, était au contraire particulièrement sonore.
Comment tout a commencé : les chanteurs et l’oreille
Le film présente alors Alfred Tomatis, médecin oto-rhino-laryngologiste, et retrace l’origine de ses recherches. Trois fils se nouent : la radiologie, qui l’oriente vers l’audition ; son passage dans les laboratoires de physiologie de l’Armée de l’Air, où il observe en masse des gens travaillant dans le bruit ; et le fait d’être fils de chanteurs, ce qui lui amène très tôt une clientèle de chanteurs.
L’observation décisive : en pratiquant des examens audiométriques sur ses chanteurs, Tomatis découvre qu’ils présentent la même courbe de lésions auditives que les ouvriers plongés dans le bruit. Sa conclusion : les chanteurs cassent leurs oreilles avec leur propre voix. La lésion siège toujours au même endroit, dans les aigus, autour de 4000 Hz. De là germe une idée audacieuse : et si l’on pouvait modifier la voix en agissant sur l’écoute ? Vers 1946-1947, il fabrique des filtres — alors difficiles à élaborer — capables de faire entendre un sujet dans telle ou telle tranche de fréquences. En reproduisant chez de grands chanteurs la « lésion » observée, il les voit chanter faux à volonté. « On chante avec son oreille », conclut-il : le larynx ne fait que s’adapter à ce que l’oreille lui dicte.
L’oreille droite, chef d’orchestre de la voix
Autre découverte que le film met en scène : les deux oreilles ne sont pas mobilisées de la même façon. Le contrôle de l’écoute se fait par une seule oreille, la droite — du moins devrait-il en être ainsi. Le film le démontre par une expérience : si l’on masque progressivement l’oreille droite d’un chanteur par un bruit, sa voix perd peu à peu son timbre, son volume, et jusqu’à sa justesse. On observe même que la musculature de sa bouche, d’abord tirée vers la droite, bascule vers la gauche à mesure qu’il est contraint de se contrôler par l’oreille gauche.
L’explication est anatomique. L’analyse des sons se fait dans une aire de l’hémisphère gauche ; comme les connexions nerveuses sont croisées, c’est l’oreille droite qui y accède le plus directement. Pour la voix, c’est le nerf récurrent droit, court, qui commande le larynx ; à gauche, le récurrent passe sous l’aorte, et le chemin s’allonge de 40 à 60 cm — un trajet « 100 à 200 fois plus long » dans le temps. Le premier travail de l’enfant, avant même de parler, sera de coordonner les deux moitiés de son corps et d’orienter peu à peu son écoute vers la droite. C’est pourquoi le nourrisson commence par des bisyllabes — papa, pipi, popo.
Le film file une métaphore parlante : être à l’écoute par l’oreille droite, c’est comme tenir un cheval avec des rênes de 30 à 60 cm — on reste maître. Basculer à gauche, c’est se distancier, mettre l’autre à 70 ou 140 mètres : une protection, parfois une fuite. Mais avec des rênes de 140 mètres, « c’est le cheval qui conduit ».
Le voyage de l’oreille, du poisson à l’homme
Une longue séquence du film retrace l’évolution de l’oreille, et c’est sans doute son plus beau morceau de pédagogie. L’oreille humaine comporte trois étages : l’oreille externe (le pavillon, le conduit, le tympan), l’oreille moyenne (la caisse du tympan et ses trois osselets — marteau, enclume, étrier) et l’oreille interne, le labyrinthe.
Le film remonte le fil du vivant. Chez des organismes très simples, on trouve déjà un nerf latéral, garni de « centrales énergétiques » fonctionnant sous l’action du courant. Chez certains poissons comme la roussette, apparaît la ligne latérale : un tube creux, rempli d’eau, tapissé de cellules ciliées, qui joue un double rôle — générer de l’énergie nerveuse, et renseigner le poisson sur ses déplacements et la force du courant. Puis ce tube se contracte et se referme pour devenir la vésicule otolithique, à laquelle s’adjoint une petite masse calcaire, un « caillou » : chaque mouvement de l’animal fait bouger les liquides et cette masse, générant de l’énergie et mesurant les déplacements.
La sortie de l’eau impose de complexifier l’appareil pour lutter contre la pesanteur. Le film avance une idée forte : la posture verticale serait, dans l’évolution, le stade le plus économique et le plus rentable en énergie. Chez le serpent, la vésicule se diversifie en saccule (verticalité) et utricule (horizontalité), bientôt complété par les canaux semi-circulaires qui contrôlent les mouvements. Apparaît ensuite le lagena, puis, chez les mammifères, la cochlée — l’instrument d’analyse des sons. Toujours les mêmes matériaux : des cellules ciliées qui bougent dans du liquide.
Le vestibule, ce cerveau primitif
Chez l’homme, ces éléments forment le labyrinthe, l’oreille interne : à la fois générateur d’énergie et contrôleur de tous les mouvements du corps. Les nerfs issus du saccule, de l’utricule et des canaux semi-circulaires forment le nerf vestibulaire, qui aboutit aux noyaux vestibulaires — au nombre de quatre. Tomatis insiste : ces noyaux opèrent comme un vrai cerveau primitif.
De là partent des commandes vers tous les muscles du corps, sans exception : « il n’y a pas un muscle qui ne bénéficie d’une commande venant du vestibule ». Chaque posture, chaque équilibre est ainsi orchestré, en lien avec le cervelet, et coordonné entre les deux côtés du corps. Le film rappelle aussi que l’oreille est reliée, par un rameau du nerf sympathique, aux fonctions neurovégétatives comme la respiration. D’où une remarque sur la surdité : les sourds ne sont pas aussi démunis qu’on le croit, car c’est souvent la seule cochlée qui fait défaut — leur vestibule, lui, fonctionne. Sans labyrinthe du tout, en revanche, « l’être est réduit à un paquet de chiffons ».
Naître au son : l’écoute fœtale
Le film aborde alors le cœur de la pensée tomatienne : l’audition avant la naissance. Dès le quatrième mois et demi, l’embryon baigne dans un univers sonore extraordinairement riche — bruits viscéraux de la mère, rythme de sa respiration, battements de son cœur, ces rythmes primitifs qui s’impriment en nous pour toute la vie. Et, plus lointaine mais essentielle, la voix maternelle, vers laquelle le fœtus tend l’oreille.
La naissance est racontée comme un bouleversement sonore. L’eau disparaît d’un coup ; l’enfant pousse son premier cri et entend pour la première fois sa propre voix — encore voilée, car du liquide reste dans son oreille, toujours accordée aux fréquences aiguës. Puis l’oreille externe se vide, sa voix s’étouffe, et l’enfant traverse des jours de quasi-silence, assailli par les bruits de son propre corps, centré sur lui-même. Peu à peu, des sons lui reviennent du lointain — surtout les graves d’abord — et il tend de nouveau l’oreille vers la voix qu’il reconnaît, comme autrefois dans sa nuit fœtale. Tout un réapprentissage commence, qui durera des semaines, des mois, des années.
Comment Tomatis en est-il venu à cette idée ? Le film le lui fait raconter : par un écrit qui l’avait frappé, étudiant — celui de l’Anglais Negus, selon qui les œufs d’oiseaux chanteurs couvés par des oiseaux non chanteurs donnaient des oiseaux qui ne chantaient pas — et par sa pratique auprès d’enfants en difficulté scolaire. En remontant l’âge de l’écoute, de l’enfant au nourrisson, de l’analyse du premier cri jusqu’aux portes de la vie utérine, il en vient à immerger microphones et écouteurs dans l’eau pour savoir ce qu’entend un fœtus.
L’expérience de l’eau et le secret des aigus
Le film reconstitue cette première expérience. Un enregistrement de la voix maternelle — la seule que le fœtus entende « de l’intérieur », transmise par la colonne vertébrale de la mère — passe dans une cuve d’eau salée figurant le liquide amniotique. Un microphone capte ce qui traverse la couche d’eau, et un analyseur de sons révèle quelles fréquences passent. En filtrant progressivement les graves, Tomatis fait la preuve, parfois contestée, que les sons aigus passent à travers l’eau.
Pourquoi cet intérêt pour les aigus ? Parce que l’oreille de l’embryon, entièrement remplie de liquide, joue elle-même un rôle de filtre qui privilégie les sons aigus. Depuis près de trente ans, dit le film, Tomatis observe les réactions spectaculaires de personnes qui réécoutent la voix de leur mère ainsi filtrée. Cliniquement, l’enfant « s’éveille, s’allume, veut grandir, veut parler », entre dans une dynamique de relation. Les aigus, explique-t-il, donnent de l’énergie : la plage des fréquences aiguës mobilise de très nombreuses cellules nerveuses — quelque 24 000 au-delà de 4000 Hz, contre quelques dizaines dans les graves — et impose à la tête, donc au vestibule, une posture qui redresse le corps. Ainsi le son aigu recharge le cerveau et redresse le sujet.
La posture de l’écoute
Le film insiste sur ce lien entre le son et le corps. Envoyez des aigus, et l’on voit la personne se redresser, quitter la posture affaissée du « tube digestif » pour prendre la posture verticale de l’écoute. C’est le passage de la face orale, digestive, à la face de la parole. Le vestibule prend sa position idéale, le saccule sa verticalité, l’utricule son horizontalité — et tout le corps suit.
Pour que le langage soit beau, dit Tomatis, il faut que la colonne vertébrale soit strictement verticale, les clavicules horizontales. Si les sons influencent la posture, cette posture influence à son tour la voix et l’écoute, positivement ou négativement. Le film l’illustre par des cas concrets : un jeune homme qui, en se tenant simplement plus droit, retrouve une voix plus ferme et un débit plus rapide.
Sonia, et ce que la cure peut rouvrir
Le film donne la parole à une famille. Sonia, longtemps considérée comme très autistique, scolarisée dans une école pour enfants en grande difficulté, ne manifestait aucun sentiment et s’isolait dans des jeux répétitifs. Après trois cures de trois semaines au centre Tomatis, sa mère témoigne : l’enfant recherche désormais sa compagnie, désire rester avec elle, a progressé de quatorze mois aux tests de vocabulaire en trois mois, joue avec les autres enfants, est passée dans une école normale. Et son corps a changé : autrefois très voûtée, elle se tient droite, marche mieux, court plus vite, saute sur le trampoline, a gagné en équilibre. Une transformation que le film présente comme spectaculaire — sans la donner pour unique.
Pour Tomatis, la voix maternelle porte un impact psychologique énorme : nourriture sonore, elle donne au fœtus un sentiment de sécurité et lui transmet le désir de vivre et de communiquer. Mais l’oreille n’est pas un simple récepteur ; elle est liée au psychisme par des mécanismes subtils.
L’oreille électronique et les muscles de l’écoute
Le film décrit alors le mécanisme fin de l’écoute. Le tympan, comparé à une membrane de tambour, se tend ou se détend selon l’intensité des sons, sous l’action du muscle du marteau : plus le son est faible, plus le tympan est tendu pour mieux vibrer ; plus il est fort, plus la membrane se détend pour protéger l’oreille. Plus profond, l’étrier et son muscle forment un second système de régulation : par un jeu de pression, il apaise ou amplifie les mouvements des liquides du labyrinthe, permettant une analyse optimale des sons.
Mais ces deux muscles peuvent être détournés en mécanisme de défense — non contre des sons trop violents, mais contre des paroles ou des voix ressenties comme une agression. On peut ainsi, sans se boucher les oreilles, refuser d’entendre qui nous dérange. Le risque est d’en prendre l’habitude : les muscles se relâchent, l’oreille perd son pouvoir d’accommodation, et la communication se trouble — l’oreille devenant un écran qui masque ou déforme la réalité.
D’où l’oreille électronique, mise au point par Tomatis : un simulateur d’oreille qui « remuscle » l’oreille moyenne, rééduque l’écoute et la réoriente vers l’oreille droite. La cure s’associe à une approche psychologique, et fait entendre des bandes riches en sonorités aiguës, destinées à énergiser le patient.
Mozart, le grégorien et l’accouchement sonique
Le film consacre une séquence à la musique. Mozart, raconte Tomatis, fut « codé » très tôt — vie utérine baignée de musique, mère heureuse, milieu musical dès la naissance —, ce qui expliquerait sa créativité précoce et sa connexion permanente à « ce que l’univers peut chanter ». Faire entendre Mozart dans la cure, après une phase « utérine », met le sujet en posture de verticalité et le fait entrer dans une créativité extraordinaire.
La cure suit une dramaturgie : un « Mozart utérin », puis un accouchement sonique — le passage de l’audition intra-utérine à l’audition aérienne, avec son changement d’impédance —, puis l’entrée dans le pré-langage par le chant grégorien. Le grégorien, souligne Tomatis, associe deux rythmes physiologiques : la respiration la plus longue possible et le battement cardiaque le plus lent possible.
La mère, le père et le pont du langage
Le film referme la boucle sur le langage et ses figures. Le pré-langage — ces premiers balbutiements d’avant la marche — est un « jeu sonique » d’abord partagé avec la mère, dans une langue qui n’est que pour elle. Puis vient le jour de la rencontre de la société, et là intervient le père.
Pour Tomatis, la mère donne une vie « statique », elle maintient et rassure ; le père, lui, intervient « au niveau même de la structure ». Il est le Logos — « le langage et la loi » —, l’image solaire, la joie de vivre, la dynamique. Il est le pont qui permet de quitter la forteresse maternelle pour aller vers les autres et vers la lumière extérieure. Et Tomatis prévient : le cordon ombilical ne se coupe jamais vraiment, car la mère est le symbole de la vie ; couper avec la mère, c’est couper avec la vie ; mais sans le père, on n’a pas l’élan, on reste sur place.
Parler avec son oreille
Le film conclut sur la formule qui résume tout : si l’on chante avec son oreille, on parle aussi avec son oreille. On n’exprime jamais que ce que l’on a appris à entendre. Toute la démarche de Tomatis consiste à retrouver « ce petit bruit aigu » du Nirvana fœtal — la voix maternelle — et à réapprendre à privilégier les aigus, pour que l’oreille retrouve, dans la vie aérienne, son potentiel de recharge énergétique, son contrôle de la posture et de l’équilibre, et cette faculté d’écoute subtile de l’autre, voire « cette faculté de l’être humain, à travers la musique ou la science, d’écouter l’univers ».
Mise en perspective
Ce film a été tourné dans les années 1990, à une époque où les théories d’Alfred Tomatis suscitaient encore beaucoup de réticences. Il faut le recevoir pour ce qu’il est : l’exposé, par Tomatis lui-même, de sa propre vision. Certaines de ses grandes intuitions — l’oreille étroitement reliée au cerveau, au corps et à l’équilibre, l’écoute comme acte actif et non comme réception passive, l’importance de l’environnement sonore prénatal et de la voix maternelle, la spécialisation de l’oreille selon la langue — rejoignent des thèmes que la recherche sur l’audition et le développement a depuis explorés. D’autres affirmations, en revanche, relèvent de la métaphore ou du modèle personnel de Tomatis, et l’efficacité clinique de sa méthode reste discutée. Nous présentons ce film comme un document de pensée et d’histoire, et non comme une démonstration scientifique : à chacun de l’écouter avec curiosité et esprit critique.
Transcription intégrale du film
Transcription automatique relue. La ponctuation et certains noms propres peuvent comporter des approximations.
L’homme bénéficie d’un cosmos qui dit non en permanence, stimulation nécessaire à son existence. Les produits de la terre ne suffisent pas à le maintenir ; en lui, il a besoin d’autres sources d’énergie. Parmi ces champs énergétiques variés qui l’activent et l’animent, le son en est un essentiel. Nous ne pouvons pas davantage nous passer de son que de lumière, par exemple. Les sons représentent en effet l’une des nourritures du cerveau, assurant son bon fonctionnement.
Encore faut-il définir ce qu’est un son, et nous allons le rappeler. L’origine des sons est, semble-t-il, le bruissement continu provoqué par l’agitation incessante des molécules. C’est là une sorte de trame des sons que nous ne pouvons, en principe, pas entendre. Cette agitation permanente est appelée mouvement brownien — nous vous en envoyons ici un modèle filmé au microscope. Notre oreille perçoit un son lorsqu’une impulsion, soit un changement de pression, modifie de manière sensible cette agitation moléculaire. De façon générale, la matière tend à amortir cette rupture d’équilibre, mais il arrive qu’elle soit tellement violente qu’elle casse la matière. Cette rupture d’équilibre forme une vibration, une onde ; elle est caractérisée par sa fréquence, basse ou autre. Un son grave provoque peu d’ébranlements du milieu ; on mesure donc peu de fréquences par seconde. Un son aigu, en revanche, détermine une multitude d’ébranlements : on peut calculer alors de nombreuses fréquences par seconde. En d’autres termes, plus le son monte, plus le nombre des fréquences augmente.
Le son pur que nous entendons en ce moment est un objet de laboratoire. Dans la nature, les sons sont des complexes ; leur timbre est fonction de leurs composantes. Il existe en outre des milieux plus ou moins sonores. Ce phénomène de réverbération est lié, si l’on est à l’intérieur, à la nature des parois qui nous entourent : elles absorbent ou, au contraire, renvoient les sons. On peut même trouver des endroits morts acoustiquement. Si l’on place par exemple un chanteur dans une chambre sourde, sa voix, si belle soit-elle, paraît faible et sans timbre. Dans une cathédrale, au contraire, le fait de parler fait chanter toutes les parois ; la structure elle-même, tout a été étudié pour que, sur le plan acoustique, tout s’éveille. Alors que si l’on entre dans une chambre sourde, à un moment donné, il faut faire un effort considérable, et la communication n’est plus la même.
Nous avons la chance de vivre dans un milieu réverbérant comme celui-ci. Premièrement, notre centre de gravité change : on a l’impression d’être happé en hauteur. Le propre des cathédrales, c’est de changer notre centre de gravité et de nous donner, à un moment donné, une sorte d’appel de verticalité beaucoup plus grand. Quelle est l’influence d’un milieu réverbérant sur l’être humain ? Elle est considérable, parce qu’il donne des stimulations, et de ces stimulations nous en avons besoin pour que le cerveau puisse avoir toujours son appel, dans une dynamique de créativité, d’appel à la conscience. Tandis qu’un milieu qui, à l’inverse, donnerait de plus en plus une déprivation sensorielle, arrive à nous induire jusqu’à un état de non-activité, pratiquement de démolition de la structure, jusqu’à rentrer, à un moment donné, dans un état dépressif qui peut conduire au suicide.
Y a-t-il des choses qu’il faut éviter chez soi ? Eh bien, se souvenir que le son est nécessaire, au moins autant que l’alimentation que l’on prend, et en tout cas ne pas s’amuser à feutrer partout comme on le fait maintenant. Le « tout-feutré » où l’on vit, sur le plan peut-être analytique, c’est un appel à un cocon que l’on cherche. Mais il ne faut pas oublier que le premier cocon, en tout cas le milieu dans lequel on a vécu, était particulièrement sonore : il ressemblait plus à l’ambiance que nous sommes en train d’entendre ici qu’à ce que l’on croit, à un moment donné, trouver en se mettant la tête dans du coton.
Depuis 1945, le professeur, oto-rhino-laryngologiste et chirurgien, a consacré sa vie, en France tout d’abord, à des recherches sur l’audition, puis le langage et la communication. S’il suscite encore des réticences en Europe, ses théories et leurs applications sont largement diffusées au Canada — à l’Université d’Ottawa par exemple, où il a travaillé dix ans, à Montréal, ainsi qu’ailleurs où sont appliquées ces recherches. Elles vont s’ouvrir aux États-Unis ; il en existe déjà un certain nombre en Europe. Nous l’avons rencontré au pied de l’abbaye du Bec-Hellouin, en Normandie, dans un village où il aime se retirer. Ce sont ses propres théories et leurs applications que nous allons vous proposer. Le chercheur a mis en évidence avant tout la relation existant entre l’oreille et le psychisme, et mis au point une cure destinée à rééduquer l’appareil auditif.
— Professeur Tomatis, comment avez-vous commencé vos recherches ?
— On pourrait les résumer sur plusieurs plans. Premièrement, je suis orienté vers la radiologie, et sans doute cela m’a orienté d’emblée vers l’audition. Deuxièmement, étant un ancien de l’Armée de l’Air, j’ai été plongé par chance dans les laboratoires de physiologie de l’armée, que j’ai dirigés ensuite pendant une quinzaine d’années, ce qui m’a donné l’opportunité de voir en masse des gens travaillant dans le bruit, et cela à partir de 1944. Troisième élément, je suis fils de chanteurs ; je me suis installé dès 1947 — et même 1946 — et là j’ai eu énormément de chanteurs, des amis de mon père, qui pensaient que je devais être spécialiste de la question puisque mon père chantait, et que je savais beaucoup de choses sur le chant — ce qui n’était d’ailleurs pas vrai.
Les deux premiers que j’ai vus : l’un était à la chambre, un chanteur mondial qui faisait tout le tour du monde, qui m’a apporté sur un plateau un diagnostic extraordinaire que je ne peux pas réfuter, puisqu’il venait du plus grand qui était proche à l’époque, qui était le grand Cognac. Ce sujet venait me montrer son larynx : il chantait faux. À juste titre, en tout cas en fonction des connaissances de l’époque, on pensait que cela voulait simplement dire avoir des cordes désaccordées, comme des cordes de violon, et qu’il fallait lui redonner les toniques au niveau du larynx. Étant jeune, je démarrais avec le diagnostic de Frœschels ; c’était tout cuit pour justement me lancer là-dedans, et je raisonnais aussi faux à l’époque. Sans doute, parce qu’il chantait faux à partir d’un certain animo, c’était parti d’un demi-bémol : ce genre de faussetés, quand c’est naturel, ça revient toujours sur la même note. S’il avait chanté faux à ce niveau-là, et si vraiment les cordes étaient désaccordées, il aurait dû chanter… Je m’engageais dans le même système, et moi aussi je pensais que des thérapies pouvaient retendre des cordes — notamment de la strychnine. J’en ai donné de si bon cœur, voyant qu’il me chantait toujours faux malgré les années, que j’ai pu lui en donner des quantités si massives qu’il a été gêné, à un moment donné, jusqu’à presque avoir cette envie sur scène… Mais il a chanté faux tout le temps.
Cet incident — ça m’est arrivé deux fois — a fini par me frapper et me faire penser que le larynx, ce n’étaient sûrement pas des cordes que l’on faisait chanter, parce que mon larynx, je l’avais hypertendu, et que mes gens chantaient toujours faux. Et c’est là où il y a toujours quelque chose qui apparaît et qui surgit, toujours du hasard ou de la réflexion, une synthèse qui se fait dans un cerveau qui marche tout seul. Toujours est-il que le rapprochement s’est fait : je faisais des radios, je pensais plus à l’oreille qu’au reste, et l’idée m’est venue de faire, à un moment donné, des examens audiométriques de mes sujets qui chantaient. Et là, je les ai vus, comme des ouvriers : ces gens présentaient la même courbe de dommages, de lésions auditives, que mes gens qui étaient plongés dans le bruit depuis longtemps. La conclusion que j’en tirais, c’est que les chanteurs cassaient leurs oreilles avec la voix qu’ils faisaient.
Effectivement, quand on plonge une oreille dans le bruit, elle fait une lésion. Cette lésion est toujours au même endroit, dans les aigus ; elle commence à un endroit bien spécifique, qui est le 4000 Hz — pour le non-spécialiste, le 4000, c’est un « nut » au-dessus de la flûte. Donc, sur le plan de la communication habituelle, on ne s’en rend pas compte : on peut très bien avoir une lésion à 4000 et vivre. Mais malheureusement cette lésion augmente, en s’élargissant ; elle gagne les aigus et les graves, et à un moment donné, quand elle touche au-dessous d’un demi-Hertz, les ennuis commencent à apparaître : le sujet entend mais ne comprend plus. Ça s’appelle une surdité professionnelle. Eh bien, les chanteurs font une surdité professionnelle.
Ce qui m’intéressait, c’était de voir le rapport : si on pouvait, en touchant cette surdité professionnelle, changer la voix des sujets ou pas. À l’époque, vers 1946-1947, j’ai essayé de fabriquer des filtres. Ça n’existait pas comme maintenant ; en électronique, tout ça est banal aujourd’hui, mais à l’époque c’était difficile de l’élaborer. J’ai fait des filtres, c’est-à-dire des appareils qui, au lieu de filtrer la lumière, filtraient le son, et qui me permettaient de faire entendre des sujets dans telle tranche ou telle autre tranche de son que je voulais — comme si l’on voulait supprimer le rouge d’une vision, le bleu ou le vert. En introduisant chez de grands chanteurs qui avaient de bonnes voix les mêmes filtres, par exemple, que la lésion que j’avais observée chez mes chanteurs au départ — que je voyais chanter faux —, je les ai vus chanter mal, je les ai vus ne plus chanter. J’arrivais donc à changer complètement leur mécanique de réponse. Et là, l’oreille, pour moi, a pris une dimension colossale : j’ai vu qu’on chante avec son oreille, et que le larynx ne faisait que s’adapter à ce qu’elle pouvait lui dicter.
Autre découverte du professeur Tomatis, qu’il fit à peu près à la même époque : les deux oreilles ne sont pas mises à contribution de la même manière. Le contrôle de l’écoute ne se fait que par une seule oreille, et c’est la droite — du moins devrait-il en être ainsi, selon le professeur. Ce déséquilibre nécessaire entre les deux oreilles est tel que, si l’on empêche peu à peu, par une injection de bruit quelconque, un chanteur d’entendre par l’oreille droite, sa voix perd progressivement de son timbre, de son volume et même de sa justesse. Écoutez bien ce qui va arriver à notre chanteur au bout de quelques instants. Parallèlement à ce contrôle par l’oreille droite, on peut observer chez notre chanteur qu’il utilise avant tout la partie droite du visage : c’est toute la musculature de sa bouche qui tire vers la droite. On remarque en même temps que la bouche du chanteur passe de la droite vers la gauche, au fur et à mesure qu’on lui assourdit l’oreille droite, c’est-à-dire au moment où il est obligé de contrôler sa voix avec l’oreille gauche.
Le son va au cerveau, et ensuite retourne dans le larynx pour être contrôlé. Eh bien, le chemin droit est beaucoup plus court. Si on passe par le côté gauche, l’allongement vient de plusieurs faits, et si on étudie les temps qu’il faut pour que tout cela se passe, on se rend compte que le chemin gaucher est 100 à 200 fois plus long, dans le temps, que le côté droit. Tout comme nous avons deux yeux, deux oreilles, deux narines, la bouche, la langue et le larynx sont également divisés en deux et se trouvent sous le contrôle de deux groupes de nerfs différents, à gauche ou à droite. En outre, les deux hémisphères du cerveau ont chacun une fonction différente. Tout ce qui concerne l’audition est analysé dans une aire située à l’extérieur de l’hémisphère gauche. Comme les connexions nerveuses sont croisées, c’est donc l’oreille droite qui est utilisée directement, et par le chemin le plus court. Il en va de même pour le contrôle de la partie droite de la bouche et du larynx par le nerf récurrent, qui passe sous l’artère. Si l’oreille droite est abandonnée au profit de l’oreille gauche, le chemin va s’allonger considérablement : à droite, le cerveau ne comporte aucune zone prévue pour l’analyse des sons, il va donc renvoyer l’information à gauche ; et si depuis là la commande est envoyée au larynx gauche, le chemin s’allonge de 40 à 60 cm, car le récurrent gauche passe sous l’aorte.
Le premier travail de l’enfant, avant même d’apprendre à parler, va être de coordonner les deux parties de son corps, dont la symétrie n’est qu’apparente, et de diriger progressivement son écoute avec son oreille droite. C’est pour cette raison que le nourrisson commence toujours par dire des choses en bisyllabique : papa, pipi, popo. Il ne le fait pas comme je vous le dis — écoutez bien, ça n’arrive pas « pipi popo » un grave, ou alors « papa, pipi, popo » en fonction du larynx qui démarre.
— À quel âge se met en place l’écoute parlante et droite ?
— Dès l’instant où va s’introduire la communication. On a la chance, si l’on prend la voie droite, qu’il n’y ait pas de problème, ça va tout seul. Pour peu qu’il y ait quelques problèmes — et ces problèmes sont toujours des choses qui ne se font pas, des erreurs de départ, la personne qui était là, comme on l’a rencontrée, qui est en règle la mère, ne se faisant pas —, eh bien, on risque de voir l’enfant basculer, passer du côté gauche. Le côté gauche donne un avantage : le chemin est plus long, il donne aussi l’impression de mettre l’autre à une certaine distance, une zone de protection, une sorte de fuite. Et si on s’amuse à calculer — je disais le temps, mais le son évoluant dans l’espace en fonction du temps peut aussi nous donner des distances — : être droitier de l’oreille, c’est s’écouter et écouter l’autre comme si on était collé à lui, avec des distances de l’ordre de 30 à 60 cm. Si on met l’oreille gauche, on se distancie facilement, comme si on était entre 70 et 140 mètres. On a créé donc une sorte de défense. Je prends un exemple un peu brutal : un père peut brailler tant qu’il veut, l’enfant se met à 40 mètres, et le père a l’impression de perdre tout ce qu’il veut ; l’autre a l’air d’être protégé. L’inconvénient, c’est que si on ne sait pas rebasculer ensuite sur l’oreille droite, eh bien, quand on voudra s’entendre soi-même, on s’en trouvera gêné, car à un moment donné on est perdu, on ne trouve pas l’image de son instrument. Ce serait vouloir conduire un cheval : si les rênes sont de l’ordre de 30 à 60 cm, on est maître du cheval ; si on a des rênes de 140 mètres, c’est le cheval qui conduit.
Anatomiquement, rappelons-le, l’oreille comporte trois étages. Le premier, l’oreille externe, avec tout d’abord le pavillon, seul élément visible de l’oreille, et dont la forme permet déjà un rôle d’amplification et de filtrage : c’est un ensemble de cartilages, de muscles et de ligaments. Du pavillon, par le conduit auditif externe, fermé au fond par une membrane, à gauche de l’image, qui joue un rôle très important dans la fonction d’écoute : c’est le tympan. Maintenant, si l’on traverse le tympan, on débouche sur l’oreille dite moyenne, nommée caisse du tympan, où l’on va rencontrer trois osselets : le marteau, l’enclume et l’étrier. Cette chaîne des osselets représente un système essentiel, selon le professeur Tomatis, dans le réglage et l’adaptation des sons. Les trois osselets débouchent enfin sur le dernier étage, le plus profond et le plus complexe : l’oreille interne, nommée labyrinthe. C’est un appareil comportant, à droite de l’image, un centre contrôlant l’équilibre, ainsi que, à gauche sur votre écran, la cochlée, instrument d’analyse des sons et de recherche énergétique.
C’est une sorte de coque remplie de liquides et tapissée de cellules sensorielles. On en observe déjà une ébauche très primitive avec l’hydroméduse, un organisme très simple chez qui l’on remarque un nerf latéral. Ce nerf est équipé de centrales énergétiques et fonctionne sous l’action du courant de l’eau. Au cours de l’évolution des espèces, ce système, tout en restant fondamentalement le même, va se perfectionner et s’adjoindre un appareil d’orientation. Chez certains poissons comme la roussette, au nerf latéral s’ajoute le tube latéral : c’est un tube creux qui borde l’œil et entoure le poisson ; on le retrouve de chaque côté de l’animal. Ce tube creux est rempli d’eau, car il est pourvu d’ouvertures lui permettant d’être en communication avec le milieu extérieur, c’est-à-dire l’eau. Ce tube fonctionne comme un générateur d’énergie — énergie qui va être distribuée sous forme d’impulsions nerveuses, permettant ainsi au poisson de bouger.
Vu de dessus, le tube latéral, percé d’orifices, est doublé par un nerf appelé nerf latéral. Pour fonctionner comme générateur d’énergie, ce tube latéral, qui est donc rempli d’eau, est tapissé de cellules sensorielles appelées aussi cellules ciliées : ce sont des cellules garnies de cils et disposées en petites rangées. C’est l’eau qui passe dans le tube qui fait vibrer les cils à de très hautes fréquences ; les stimulations ainsi provoquées sont alors transmises au nerf latéral, qui les convertit à son tour en impulsions nerveuses. Ce même tube latéral répond à une deuxième fonction : si l’agitation des cils provoque de l’énergie nerveuse, l’angle que ces cils forment avec la surface du tube varie selon les déplacements du poisson. Les mouvements de ces cils permettent ainsi au poisson de connaître la nature de ces déplacements et la force du courant : il ressent par exemple s’il descend ou s’il monte vers la surface.
Dans la chaîne de l’évolution, et chez certains poissons déjà, la ligne latérale va se contracter et se refermer pour devenir la vésicule otolithique. Premier avantage : en supprimant toute la longueur de la colonne d’eau, on supprime aussi le facteur d’inertie qu’elle représentait. Cette vésicule otolithique travaille exactement comme l’ancien tube latéral, avec des cellules ciliées plongées dans un milieu liquide. Ainsi que la ligne latérale, la vésicule otolithique est sensible aux variations de déplacement du liquide, qui sont désormais à l’intérieur. Pour augmenter cette sensibilité, elle s’adjoint une petite masse calcaire, sorte de caillou : chaque fois que l’animal tourne la tête, change de position, il fait bouger les liquides et cette masse, générant ainsi de l’énergie et mesurant en quelque sorte ses déplacements.
La vie aquatique ne posait pratiquement pas de problème de pesanteur, mais dès que l’animal va sortir de l’eau pour s’engager dans la vie aérienne, il lui faut complexifier son appareil afin de répondre à des besoins énergétiques accrus, et afin de contrôler désormais de mieux en mieux sa verticalité. À en juger par la démarche de l’évolution, la posture verticale constituerait, pour l’instant, le stade le plus économique sur le plan des dépenses vitales et le plus rentable en production énergétique. Chez le serpent par exemple, la vésicule otolithique se complexifie et se diversifie en un saccule, chargé de contrôler la verticalité, et en un utricule, qui veille à l’horizontalité de l’animal. À l’utricule s’ajoute un appareil de canaux semi-circulaires, dont le rôle va être de contrôler les mouvements. Même si l’appareil se complexifie, son rôle reste fondamentalement le même : engendrer de l’énergie et contrôler les mouvements. Les matériaux utilisés n’ont pas changé : des cellules ciliées bougeant dans du liquide.
Lorsque apparaît, chez certains animaux, une nouvelle adjonction nommée lagena, on peut observer que certains d’entre eux redressent sensiblement la tête. Ce lagena est développé au maximum chez les oiseaux, chez qui l’on rencontre une ébauche d’oreille moyenne. Va lui succéder la cochlée, dont la présence va déterminer la verticalité et qui est également l’instrument spécifique d’analyse des sons. Ce sont ces différents éléments qui forment, chez l’homme, le labyrinthe, c’est-à-dire l’oreille interne. C’est un générateur d’énergie, et il permet également de contrôler tous les mouvements du corps. Enfermée dans une coque qui va fabriquer ce qu’on appelle le labyrinthe osseux, émergent de là des nerfs : ceux du recul, du circuit de chacun des canaux semi-circulaires, pour fabriquer ce qu’on appelle le nerf vestibulaire, lequel aboutit, à un certain niveau, aux noyaux vestibulaires. Les noyaux vestibulaires sont au nombre de quatre, et grâce aux nerfs qui vont partir de ces niveaux — et je dois bien signaler que ces quatre noyaux opèrent comme un cerveau primitif, c’est un vrai cerveau —, une commande va être faite sur tous les muscles du corps, sans exception.
Il n’y a pas un muscle qui ne va bénéficier, à un moment donné, d’une commande venant du vestibule. Autrement dit, chaque fois que je vais être obligé de prendre n’importe quelle posture ou d’équilibre, grâce au jeu du labyrinthe, eh bien, je vais avoir une information envoyée à mes muscles, et je vais prendre la posture bien définie. Sans entrer dans les détails — c’est un peu trop long —, chaque muscle, bien sûr, envoie l’information de sa position ; ça retourne, à un certain niveau, dans un relais qui va être un peu plus haut. Ce relais est au niveau d’une partie du cervelet, mais le cervelet lui-même est informé par les noyaux du vestibule, qui va donner, à un moment donné, une transmission pour savoir aussi collecter ces informations et les renvoyer au vestibule. Bien : il y a à tout moment un jeu du vestibule, qui sait tout ce qui se passe, et il joue des deux côtés. Il y a une sorte de connexion qui va se faire, parce qu’un des noyaux — celui-ci, le plus interne des noyaux de relais, celui que nous avons dessiné ici, le noyau de Deiters qui est ici — va de l’autre côté et va pouvoir innerver le muscle de l’autre côté.
Chaque commande, tout ce que nous voulons faire à un moment donné, nous avons la possibilité de le réaliser et de le faire, même en fonction de notre volonté, parce que tout est apprêté par un labyrinthe qui met tout en fonction. Si vous voulez, le labyrinthe organise tout le moteur, et notre volonté, grâce à un faisceau qu’on appelle le faisceau pyramidal, eh bien, c’est le conducteur. C’est de l’oreille encore, et du tympan plus précisément, que par l’un des rameaux du nerf sympathique — nerf qui va contrôler les fonctions du système neuro-végétatif, la respiration, etc.
— L’oreille est-elle sourde dans ces conditions ? Les sourds ne sont-ils pas démunis ?
— Les sourds ne sont pas aussi démunis que l’on croit ; c’est une question qui vient toujours à l’esprit, il est vrai. Mais les sourds ont le vestibule qui marche très fort ; ce qui leur manque, c’est la cochlée, une cochlée qui ne répond pas dans la totalité de la bande passante normale. Mais être sourd profond, c’est déjà très rare, et à ne pas avoir de labyrinthe en totalité, c’est exceptionnel. S’il n’y avait pas d’oreille du tout, pas d’oreille interne, l’être serait réduit à un paquet de chiffons, un homme végétatif.
Sans nul doute, l’embryon entend dès l’âge de quatre mois et demi : aujourd’hui, tout le monde s’accorde à le reconnaître. L’univers sonore dans lequel il est plongé est extraordinairement riche en fréquences de toutes sortes. Tout d’abord, il décrypte les bruits viscéraux de sa mère, ceux de la respiration de sa mère, les battements cardiaques. Ces bruits sont associés ; ce sont les rythmes primitifs qui s’impriment en nous pour toute notre existence. Dans ce contexte sonore, une présence plus lointaine et complexe, exprimant des sentiments, provoquant des sensations, un bruit vers lequel le fœtus tend l’oreille : la voix maternelle.
Lorsque vient le moment de la naissance, l’eau dans laquelle baigne l’embryon disparaît d’un seul coup. Pour lui, un premier décodage sonore va s’amorcer. Des sons plus graves, plus diversifiés, lui parviennent progressivement, au fur et à mesure qu’il s’engage et qu’il se rapproche de l’ouverture. Il entend des sonorités ; il perçoit la respiration haletante de sa mère, le bruit des instruments. Sa tête se dégage, son premier cri : il vient d’entendre sa propre voix pour la première fois. Mais il ne la perçoit que d’une certaine manière, car il reste du liquide amniotique dans son oreille, qui est toujours accordée aux fréquences aiguës. Mais très vite, le son perd de sa richesse, car l’oreille externe se vide déjà, et on ne s’habitue pas en quelques secondes à l’écoute aérienne. Il entend encore sa propre voix, qui peu à peu va s’étouffer elle aussi. Et là, durant des jours, l’enfant va entrer dans un silence difficile : il est assailli par les bruits de son propre corps, ceux de sa respiration haletante, de sa digestion douloureuse, de sa vie végétative. Il est coupé de l’environnement, centré sur lui-même, sur son souci de vivre. Peu à peu, cependant, dans le lointain, des sons lui parviennent à nouveau : c’est que son oreille commence à s’ouvrir, mais il en perçoit surtout, maintenant, les fréquences graves. Une voix qu’il reconnaît : il tend l’oreille vers cette voix, comme autrefois dans sa nuit fœtale. L’enfant va devoir, peu à peu, réapprendre à entendre. Cet apprentissage va durer des semaines, des mois, des années, jusqu’à ce que soit renoué, à travers l’air environnant, le contact qu’il avait naguère avec la voix maternelle, lorsqu’il se trouvait au sein de l’univers intra-utérin.
— Comment avez-vous découvert que le fœtus humain entend ?
— J’ai été introduit surtout dans cette histoire par deux voies. Premièrement, par un écrit qui m’avait stupéfait quand j’étais étudiant : un terrain anglais — un auteur qui s’appelle Negus — qui prétendait que les œufs d’oiseaux chanteurs, couvés par des oiseaux non chanteurs, finissaient par ne pas chanter à la sortie. J’ai toujours voulu faire l’expérience ; j’avais mis des œufs, mais je n’ai eu ni les oiseaux ni le temps de la faire en définitive. Une deuxième voie, c’est que, guérissant des enfants qui avaient des troubles scolaires en changeant leur audition, j’avais la chance d’avoir des succès — des succès qui ont toujours fait avancer. Et là, je me suis rendu compte très rapidement que je tendais à faire que les enfants entendent comme s’ils avaient cinq à sept ans, et je me suis demandé : pourquoi pas quatre ans ? Pourquoi pas trois ans ? Je cherchais toujours la manière d’écouter d’un enfant plus jeune, ou d’entendre plus jeune, et je suis arrivé comme ça jusqu’à savoir comment le nourrisson entendait, en prenant son cri, en l’analysant, pensant qu’il était le premier à injecter dans son oreille cette première information, et peut-être à la contrôler. C’est vrai que, très rapidement, le nourrisson contrôle sa voix. Et puis j’étais donc arrivé aux portes du démarrage : pourquoi pas le fœtus, comme les œufs ? Si bien que l’idée m’est venue d’essayer de savoir si un fœtus entend dans l’utérus, et j’ai plongé des microphones, des écouteurs, dans l’eau, et j’ai essayé de voir ce qui se passait.
Voici la reconstitution de la première expérience du professeur Tomatis. Aujourd’hui, cette installation est remplacée par du matériel électronique. Un enregistrement de la voix maternelle passe dans un magnétophone. Cette voix maternelle, rappelons-le, est la seule voix que le fœtus entend de l’intérieur, en quelque sorte, puisqu’elle lui est directement transmise par la colonne vertébrale de sa mère. La cuve pleine d’eau représente donc la poche de liquide amniotique, qui n’est autre que de l’eau salée. Le haut-parleur est plongé dans l’eau ; en face de l’émetteur se trouve un microphone qui capte les émissions diffusées dans la couche d’eau. Cette voix, amplifiée, modulée, va passer à travers un appareil d’analyse du son, permettant d’observer quel type de fréquence — aiguë ou grave — passe à travers la couche d’eau. Ce n’est pas tellement important de savoir ce qui peut passer en totalité ; si l’on s’amuse à faire l’analyse de l’information qui passe, on va se rendre compte, en regardant bien, qu’il y a, à un moment donné, des fréquences qui passent un peu à tous les niveaux : il y a des graves, et ceci, après déjà les compléments, il va nous rester visible. En filtrant progressivement les graves, le professeur Tomatis fait la preuve que des sons aigus passent à travers l’eau, ce qui est parfois contesté.
Pourquoi cet intérêt pour les aigus ? Parce que, pour lui, l’écoute intra-utérine n’est pas une simple question de transmission des sons. L’oreille de l’embryon, contrairement à la nôtre, est totalement remplie de liquide, et cela lui permet de jouer en elle-même un rôle de filtre qui privilégie les sons aigus. Depuis près de trente ans, le professeur Tomatis a observé, à chaque fois, les réactions spectaculaires des gens qui réécoutent la voix de leur mère filtrée dans les aigus.
— Quelles sont les preuves du résultat ?
— Ce n’est pas la clinique seulement ; là, immédiatement, il se passe en profondeur des choses extraordinaires. L’enfant s’éveille, s’allume, veut grandir, veut parler, va rentrer dans une dynamique de relation avec la mère, alors que tous les sons, pris autrement, l’endorment — et ce n’est pas ce que nous cherchons. Encore une fois, nous voulons réveiller le désir, la communication. — Mais pourquoi est-ce que les sons aigus provoquent de l’énergie, donnent de l’énergie à l’enfant et au fœtus ? — On se rend compte que la plage de communication, ce sont les aigus, et justement la plage qui attaque le plus de cellules nerveuses. Cette plage-là répond d’un nombre incalculable de cellules par rapport à la plage des graves : il y a quelques dizaines de cellules, pour tout dire, dans les graves, alors qu’il y en a 24 000 dans la période des aigus, à partir de 4000 Hz. Plus on attaque des cellules qui sont très sensibles, plus, par étage d’amplification au niveau du cerveau, on a la chance d’avoir des stimulations, donc de l’énergie. Et en plus, pour attaquer ces 24 000 cellules, la tête est obligée de prendre une position spatiale qui fait que le vestibule — car il y a à la fois le vestibule et la cochlée, et la cochlée occupe une partie différente du vestibule, c’est lui qui donne la position dans l’espace —, eh bien, le vestibule est obligé de se mettre en horizontalité, le saccule en verticalité : ce sont les postures qui donnent le plus de stimulations à ces niveaux-là. Si bien que là, on a également une grosse stimulation cérébrale.
Si on envoie des aigus, on voit la personne se redresser et prendre, à un moment donné, sa posture d’écoute, et non pas cette posture qui est celle du tube digestif, qui a envie de manger, comme beaucoup de gens se représentent encore le nourrisson — qui est là, la bouche… Ça passe de la face orale, digestive, à la face de la parole : c’est une phase et une autre phase. Et ce qui est important aussi, c’est que dès que le vestibule a pris cette posture idéale, le corps prend sa verticalité, puisque nous jouons en même temps par les contractions. Une verticalité, c’est non seulement une mise en place du gyroscope vestibulaire par le sextant qu’est la cochlée, mais également une posture de tout le corps ; et pour que le langage soit beau, il faut que la colonne vertébrale soit strictement verticale, et les deux omoplates, les deux clavicules, strictement horizontales.
Si les sons, qu’ils soient graves ou aigus, influencent la posture, cette posture, à son tour, va influencer la voix et l’écoute, positivement ou négativement.
— Ce que j’aime beaucoup, c’est mon village, ma famille ; toute la Suisse, c’est une unité.
La sonorité de la voix est importante, non seulement pour se faire écouter, mais aussi parce que notre propre voix est l’un de nos premiers éléments de recharge sonore. Elle est plus forte encore en se tenant tout simplement plus droit : ce jeune homme va retrouver une voix plus ferme et un débit plus rapide.
— Où habites-tu ? — À Tronet. Et puis on travaille seulement le samedi, autrement c’était dur. — Vous travailliez durant la semaine ? — C’était très chouette. C’était du portugais qui nous poussait au travail. On a refait la maison ; en plus, on a fait la peinture, on a remis les poutres apparentes, on ne les avait pas avant, on a supprimé deux pièces.
L’originalité du professeur Tomatis est de proposer une cure qui permet de rétablir l’écoute et de pallier, par là même, aux différents troubles de la communication. Sonia a subi trois cures de trois semaines au centre Tomatis, à Paris.
— La première fois, c’était en août de l’année dernière. Avant de venir, elle était considérée comme très autistique ; elle fréquentait une école pour enfants arriérés. Elle ne manifestait aucun sentiment, elle essayait de s’isoler, jouant avec de petites choses d’une manière très répétitive. Après notre venue, elle recherche ma compagnie, elle désire rester avec moi — ce qui était une grande joie pour moi, après six ans d’attente. La chose que j’ai remarquée, et que l’école a remarquée aussi, c’était ses progrès. Elle a été testée après trois mois, et elle avait progressé de quatorze mois selon les tests de vocabulaire de base. Une autre chose que j’ai remarquée, sur le plan de l’intégration avec les enfants : elle joue plus avec eux et désire plus être avec eux. Et elle est passée de l’école pour enfants retardés à une école normale. Elle avait le dos très voûté, et maintenant elle s’assoit bien droite ; tout le monde a remarqué que, la plupart du temps, elle se tient droite. Elle marche mieux, elle saute très haut sur le trampoline — ce qu’elle ne pouvait pas faire avant —, elle court plus vite et a beaucoup amélioré son équilibre.
Sonia, qui refusait tout contact avec le monde, a rejoint les autres, et cela en moins d’une année. C’est une aventure spectaculaire, mais qui est loin d’être unique parmi les patients du professeur Tomatis. Pour lui, la voix maternelle comporte un impact psychologique énorme : elle représente une nourriture sonore qui donne au fœtus un sentiment de sécurité ; elle transmet à l’enfant le désir de vivre, celui de communiquer. Mais cela ne suffit pas : l’oreille ne fonctionne pas comme un simple récepteur, elle est liée au cerveau, donc au psychisme, par des mécanismes subtils.
Lorsque nous entendons, le son passe par le tympan, que l’on peut comparer à la membrane d’un tambour : il se tend ou se détend suivant l’intensité des sons, et cela sous l’action du muscle du marteau, un osselet planté dans le tympan. Plus le son est faible, plus le muscle du marteau tend le tympan pour qu’il vibre mieux ; plus le son est fort, plus la membrane est détendue, pour protéger l’oreille. À partir du tympan, selon le professeur Tomatis, le son est transmis à travers notre boîte crânienne et fait vibrer le labyrinthe osseux dans sa totalité. Cette vibration met en mouvement les liquides qui sont à l’intérieur du labyrinthe et qui vont permettre l’analyse des sons. Mais ce labyrinthe n’est pas totalement fermé : il comporte un orifice, et c’est là-dessus que va s’appuyer l’étrier, qui, avec son muscle, forme un deuxième système de régulation des sons. Par un jeu de pression, suivant les besoins, il apaise ou amplifie les mouvements liquidiens, permettant ainsi une analyse optimale des sons.
Mais il arrive que ces deux mécanismes d’adaptation des sons — cette musculature de l’oreille moyenne — soient utilisés d’une façon inconsciente comme mécanisme de défense : une défense non pas contre des sons trop violents qui pourraient endommager l’oreille interne, mais tout simplement pour se protéger de sonorités, de voix ou de propos que le sujet ressent comme une agression psychologique. On peut ainsi, sans se boucher les oreilles, refuser d’entendre quiconque nous dérange, nous inquiète ou nous blesse. Le risque que cela comporte, c’est d’en prendre l’habitude, ce qui se traduit, sur un plan moteur, par un relâchement des deux muscles permettant ce réglage des sons. L’oreille, perdant ainsi son pouvoir d’accommodation, engendre toutes sortes de troubles au niveau de la communication, et devient parfois un écran masquant ou déformant la réalité extérieure, isolant ainsi le sujet.
Mais une oreille peut être rééduquée à n’importe quel âge. Pour cela, le professeur Tomatis a mis au point un appareil nommé oreille électronique, et qui est en fait un simulateur d’oreille. Son travail consiste tout d’abord à remuscler cette oreille moyenne, chargée d’adapter les sons, rééduquant ainsi l’écoute. Progressivement aussi, l’oreille électronique réoriente l’écoute directrice par l’oreille droite. La cure est associée généralement à une autre approche, purement psychologique : le professeur Tomatis travaille depuis longtemps avec des psychologues et des psychiatres ; lorsqu’il a réalisé à quel point l’écoute est subjective, il a lui-même acquis une formation dans ce domaine. Enfin, les bandes que l’on fait entendre sont riches en sonorités aiguës, destinées à énergiser le patient, qui, grâce à cette rééducation, va progressivement accepter la cure.
— Une naissance et une vie : un travail utérin fantastique, dans une mère imbibée elle-même dans la musique, une mère qui avait l’air d’être heureuse, sans problème disons ; et sa naissance, ensuite, a été impliquée dans un milieu musical. Son système nerveux, pour nous, a eu la chance d’être codé dès le départ, dans un bain musical, de rythmique et, au fond, de Mozart. Mozart, ensuite, restera toujours codé à ce niveau-là, et toute sa production — puisqu’il commence à produire dès l’âge de trois ans et demi ses premières compositions, à l’âge de quatre, cinq, six ans —, eh bien, c’est qu’il a d’emblée imprimé ce système nerveux, et il restera cette sorte de communication avec la musique, mais avec un grand thème, et non pas des musiques : il semble être vraiment branché sur ce que l’univers peut chanter, et sa sécrétion, permanente, toute sa vie, restera cette musique de jeune, impliquant des battements beaucoup plus rapides sur le plan cardiaque. Quand on passe du Mozart, on voit qu’effectivement il était équipé cardiaquement comme le nourrisson ; peut-être avait-il codé son système nerveux pour avoir les mêmes réponses. Et quand on passe du Mozart, le sujet rentre dans une créativité absolument extraordinaire : il a envie de produire, de dessiner, d’écrire, il se met en posture, assise mais de verticalité, comme s’il était au piano. Et une fois que nous avons utilisé ces musiques, que ce stade est passé, à les entendre toujours comme si le sujet les entendait, cela envoie un salut terrible. Donc on fait un Mozart très utérin, et puis, à la sortie — puisqu’un jour la naissance, ça se fait, et quand nous voyons, par les dessins, ce qui se passe, on pense que le moment est opportun pour accoucher —, à ce moment-là nous faisons ce qu’on peut appeler un accouchement sonique, c’est-à-dire qu’on définit ce qu’il faut pour passer de l’audition intra-utérine à l’audition aérienne, qui se trouve liée à des changements d’impédance, c’est-à-dire de résistivité de l’air. Autre chose qui joue, et c’est là le jeu de l’oreille moyenne qui commence à se faire : nous utilisons aussi la boîte de la mère, si nous estimons que la boîte de la mère est bonne ; sans quoi nous passons celle de la musique, toujours Mozart. Et à une époque où Mozart est intégré, nous allons dans une autre étape, qui s’appelle pour nous le pré-langage, en commençant par le chant grégorien, qui est le meilleur. C’est une zone de plus de qualité pour atteindre des verticalités, c’est toujours un chant aigu. Si on regarde bien ce qu’est le grégorien, c’est l’association de deux rythmes physiologiques : celui de la respiration la plus longue possible, et l’autre d’un battement cardiaque le plus long possible.
Le pré-langage : les premiers balbutiements à travers lesquels l’enfant s’exprime, généralement avant l’âge de la marche, c’est-à-dire avant qu’il ait atteint réellement le stade de la verticalité. Si c’est là un moment très gratifiant pour les parents, cela représente, pour l’enfant, un passage important durant lequel il fonde son langage. À ce moment-là, selon le professeur Tomatis, si la mère est impliquée affectivement, le père, lui, va intervenir au niveau même de la structure.
— Je pense que le réel plaisir, c’est d’être des éléments de communication. Communication, communion : c’est le même mot. Et cette communion s’établit d’abord avec la mère, une sorte de jeu sonique avec elle, et d’un langage qui n’était que pour elle — papa, pipi, popo —, avec la sémantique que ce langage n’avait que pour elle. Et puis, un jour, il faut rencontrer la société, et c’est à travers justement ces pré-langages, je crois, que se fait la rencontre du père. Et là, malheureusement, je crois que l’éducation, qui nous apprend tout à l’université, de A à Z, et tout à n’importe quel niveau de A à Z, ne nous apprend jamais à être père ni mère. Le père, lui, montre ce que l’on entend, désigne, le perçoit ; le père est le Logos, le langage et la loi. « Le père gronde », ça veut dire expliciter ce que sont les choses : le père est le premier pédagogue, il est celui qui doit tout apporter. Le père est vu par l’enfant comme l’image solaire, c’est la joie de vivre, c’est la dynamique de la vie. La mère donne une vie statique, qui maintient et qui est là ; et si le père ne vient pas avec le claquement qu’il peut avoir, l’enfant restera pris dans les rets de la mère, et voudra presque, à la mère, ne pas pouvoir prendre son envol. Il ne pourra pas aller vers les autres, il ne pourra pas devenir, et donc les autres ne pourront pas le lui demander. Le père est ce pont jeté sur le vide ; il permet de partir de la forteresse qu’est la mère vers la lumière extérieure. Alors les mères ont peut-être un peu peur, comme la psychologie actuelle le laisse croire, que si jamais le père, la société, prend l’enfant à la mère… Et en plus, dans les amis, surgit comme une crainte la coupure du cordon ombilical, quelque chose de phénoménal — maintenant on ne peut pas couper ce cordon. Eh bien, un cordon ombilical ne se coupe jamais, on ne peut pas le faire, car la mère est le symbole de la vie : si on coupe avec la mère, on coupe avec la vie ; si on coupe avec le père, on n’a pas l’envol, donc on reste sur place.
Le père représente la clé du langage. Et si, en quelque sorte, on chante avec son oreille, ainsi que nous l’avons vu, on parle également avec son oreille, c’est-à-dire que l’on n’exprime jamais que ce que l’on a appris à entendre. En repassant par les différents stades du développement de l’écoute, on va faire surgir parallèlement les paliers successifs de l’apparition du langage, chez des enfants qui ne parlaient pas.
— Qu’est-ce que ça veut dire ? C’est très beau, tous ces troubles de langage, ces troubles importants de communication, de concentration, ou d’agir sur des états. — Selon le professeur Tomatis, c’est passer d’un environnement limité par les parois utérines à un milieu aux limites infiniment plus reculées. D’une certaine façon, on ne quitte jamais le milieu maternel ; on lui donne seulement d’autres dimensions. Les parois utérines vont s’agrandir jusqu’aux limites du berceau, de la chambre, de la famille, du quartier, de la planète, et ainsi de suite. Il en va de même pour l’oreille : tout son travail va être de retrouver ce petit bruit aigu, rappelant le Nirvana fœtal, et qui est la voix maternelle. L’adulte, grâce à une activité d’accommodation permanente donnée par la musculature de l’oreille, doit, sa vie durant, tendre à privilégier l’écoute des sons aigus. De cette façon, l’oreille retrouvera, dans sa vie aérienne, son potentiel de recharge énergétique grâce au son aigu, son contrôle constant de la posture et de l’équilibre, ses possibilités de concentration. Elle va permettre cette fonction d’écoute subtile de l’autre, en dehors même du langage, et peut-être même cette faculté de l’être humain, à travers la musique ou la science, d’écoute de l’univers.