Relations entre l'audition et la phonation — Annales des Télécommunications, Cahiers d'Acoustique nº 74 (juillet-août 1956)
Mémoire d’Alfred Tomatis publié dans les Annales des Télécommunications (tome II, nº 7-8, juillet-août 1956), Cahiers d’Acoustique nº 74, sous le titre « Relations entre l’audition et la phonation ». Communication relative aux travaux du Groupement des Acousticiens de Langue Française (G.A.L.F.). Manuscrit reçu le 21 mars 1956. En vingt-cinq pages et dix-sept figures, l’auteur expose la trame théorique de ses travaux : l’oreille directrice, le transfert transcérébral et le bégaiement, la surdité professionnelle des chanteurs en quatre stades, les scotomes auditifs et vocaux, la sélectivité auditive selon les langues (italienne, française, russe) et une conclusion sur l’audiométrie objective par contre-réaction audition-phonation.
Relations entre l’audition et la phonation
par Alfred Tomatis
Docteur en médecine
Cahiers d’Acoustique nº 74, Annales des Télécommunications, t. II, nº 7-8, juillet-août 1956.
Communication relative aux travaux du Groupement des Acousticiens de Langue Française (G.A.L.F.). Manuscrit reçu le 21 mars 1956.
RÉSUMÉ
L’audiométrie objective — telle que nous la pratiquons — découle des relations qui unissent le circuit audition-phonation. Tout trouble de ce circuit est immédiatement décelable par les perturbations qu’il provoque soit dans le rythme, soit dans le timbre.
PLAN
Paragraphe 1 — INTRODUCTION
Paragraphe 2 — TROUBLES DU RYTHME : l’oreille directrice
Paragraphe 3 — TROUBLES DU TIMBRE :
a) La surdité professionnelle des chanteurs
b) Les scotomes auditifs et vocaux
Paragraphe 4 — LA SÉLECTIVITÉ AUDITIVE
Paragraphe 5 — CONCLUSION : L’AUDIOMÉTRIE OBJECTIVE
I. — Introduction
Les relations qui unissent l’audition et la phonation sont à ce point imbriquées que cette dernière ne saurait subsister sans l’existence de l’audition, à moins de recourir à l’artifice dit de la rééducation.
Certes — à première vue — cela paraît une évidence. Cependant, dès que l’on s’éloigne du cas typique du sourd-muet, les éléments de cette association deviennent moins évidents et réclament une analyse plus précise.
Au cours de cet exposé, nous verrons que ces relations sont à ce point étroitement liées dans le sens phonation-audition qu’elles constituent un véritable circuit — et que toute rupture, toute déchirure, toute anomalie (si minime soit-elle) rencontrée dans ce circuit sont rapidement décelables :
- soit parce qu’elles entraînent un trouble du rythme — c’est-à-dire une entrave au déroulement normal du discours ;
- soit parce qu’elles révèlent une modification du timbre — c’est-à-dire de la manière dont ce déroulement s’effectue.
II. — Troubles du rythme : l’oreille directrice
Dans un travail antérieur, nous avons mis en évidence l’existence d’une dominance auriculaire dans les actes de la phonation : il existe une « oreille directrice », de même qu’il existe un œil directeur chez tout individu.
Cette conclusion logique s’est révélée aisée à vérifier — et c’est de l’étude des troubles de la phonation chez les professionnels de la voix qu’est sortie cette suggestion, alors que nous avions à rechercher les caractéristiques de l’oreille musicale.
Cette oreille directrice siège toujours du côté de l’œil directeur — donc en général à droite chez le droitier, à gauche chez le gaucher.
Sa mise en évidence peut s’obtenir aisément à l’aide d’un appareil simple à réaliser, composé d’un microphone, d’un amplificateur et d’une paire d’écouteurs. Le sujet chante devant le microphone et s’écoute dans les écouteurs ; on peut — à volonté — supprimer le contrôle de l’une ou l’autre oreille grâce à un commutateur retirant du circuit l’un des écouteurs (celui qui reste en fonction demeure en parallèle avec une résistance de même impédance que l’écouteur éliminé).
Nous constatons alors que :
- si le sujet peut se contrôler avec les deux écouteurs, il chante normalement ;
- si l’on supprime l’oreille gauche (le droite ayant été identifiée comme oreille directrice), on ne constate pratiquement aucun changement dans l’émission ;
- mais si le contrôle du sujet est limité à l’oreille gauche, on observe une modification immédiate du rythme, un ralentissement considérable des sons — en même temps que la voix change de timbre, devient plate, blanche et perd sa pureté.
On obtient un résultat expérimental du même ordre si l’on perturbe l’audition directrice non plus à l’aide du petit montage électronique décrit ci-dessus, mais simplement en provoquant — pendant quelques minutes — un éblouissement causé par un bruit blanc.
L’ouïe des « musiciens » — au sens le plus large du terme, c’est-à-dire des personnes ayant la faculté d’entendre et de restituer purement — présente un tracé identique pour tous dans le relevé des seuils auditifs.
[Fig. 1 — Courbe typique de l’oreille musicale : montée progressive entre 500 c/s et 2000 c/s, avec une différence de niveau de l’ordre de 10-20 dB.]
Si cette courbe se démembre, deux phénomènes apparaissent :
1° Lorsque le démembrement se produit entre 1000 et 2000 c/s, le sujet entend purement, mais chante faux. Il peut parfois prendre conscience de son défaut et corriger son manquement à la pureté (Fig. 2).
2° Lorsque le démembrement se produit entre 500 et 1000 c/s, l’audition au-dessus de ces fréquences étant intacte (Fig. 3), le sujet a perdu son oreille musicale d’écoute — c’est-à-dire qu’il entend efficacement, mais lorsqu’un autre détonne, lui-même continue de chanter juste : c’est un phénomène paradoxal en apparence.
3° Enfin, si le démembrement atteint toute la courbe et que celle-ci n’a plus de seuil ascendant mais se dessine en scie (Fig. 4), on ne retrouve chez l’examiné aucun caractère de musicalité. Il entend et émet faux.
En somme, tout se passe comme s’il existait audiométriquement une oreille musicale globale — laquelle peut se décomposer en oreille musicale réceptive et oreille musicale expressive. Mais le fait dominant : ces caractéristiques de l’oreille musicale n’ont de valeur qu’appliquées à l’oreille directrice.
Lorsque l’on considère la voix parlée — et non plus chantée — dans des conditions expérimentales identiques, nous relevons des réponses encore plus précises. Ainsi, lors de la suppression de l’oreille directrice, on note — outre la modification immédiate du timbre — des troubles du rythme plus ou moins accentués et variables selon l’examiné, mais spécifiques et toujours identiques pour un même sujet. On peut alors observer toute une gamme d’anomalies du rythme — depuis le simple bredouillement jusqu’au bégaiement le plus grave.
C’est une source d’études considérable et une hypothèse théorique certaine concernant la pathogénie des troubles de la phonation — et en particulier du bégaiement.
Il ne reste plus qu’à faire un pas pour confirmer cette hypothèse — en examinant l’audition des personnes atteintes de troubles de la phonation, en particulier des bègues. C’est ainsi que nous avons procédé systématiquement et nous possédons à présent plusieurs centaines d’observations audiométriques. Nous reproduisons ici quelques résultats que nous pouvons répartir en trois groupes (Fig. 5, 6, 7).
La majorité — au moins 90 % — correspond à des sujets hypoacousiques de l’oreille directrice. Comme on peut le constater, il ne s’agit là que d’une hypoacousie relative, presque toujours ignorée du sujet lui-même et décelable seulement à l’audiomètre.
Cependant cette hypoacousie est suffisante pour obtenir expérimentalement — en supprimant partiellement l’oreille directrice — un résultat identique. Comme si la moindre hypoacousie de l’oreille directrice suffisait à l’éliminer du circuit ; le sujet adopte aussitôt la solution facilitante que lui offre l’oreille opposée — laquelle bénéficie alors d’une légère hyperacousie relative, mais ne devient pas pour autant oreille directrice.
Nous avons pensé alors que nous étions en présence d’une modification profonde du circuit audition-phonation — et que ce trouble pourrait nous donner l’explication de l’ensemble des troubles du rythme. Nous pouvons aisément mettre en évidence cette anomalie sur deux schémas très simples.
Normalement, le circuit audition-phonation emprunte l’itinéraire suivant (Fig. 8) :
- l’oreille directrice (que nous prendrons à droite — pour simplifier l’exposé) ;
- le centre auditif droit ;
- le centre auditif gauche ;
- le centre moteur gauche ;
- la musculature de la phonation ;
- et la voie aérienne bouche — oreille directrice.
[Fig. 8 — Circuit audition-phonation normal chez un sujet droitier : oreille droite → centre auditif gauche → organes de la phonation.]
Si — pour une raison quelconque — l’oreille directrice se trouve supprimée, l’oreille opposée (l’oreille gauche dans notre exemple) devient la voie d’entrée d’un nouveau circuit, comportant les étapes suivantes (Fig. 9) : oreille gauche → centre auditif droit → centre auditif gauche → centre moteur gauche → musculature de la phonation → voie bouche-oreille gauche.
[Fig. 9 — Circuit audition-phonation chez un sujet droitier ayant perdu son oreille directrice : on remarque le « transfert transcérébral ».]
Nous constatons que, dans cette seconde voie — plus complexe — apparaît immédiatement un élément de retard très considérable, que nous avons appelé le « transfert transcérébral ». Nous avons pu mesurer ce transfert : il peut osciller entre 1/5 et 1/40 de seconde selon les personnes, mais demeure propre à chaque individu.
Lorsque le temps de ce transfert se situe entre 1/10 et 1/20 de seconde, avec un maximum à 1/15 de seconde, le sujet est toujours un bègue.
On voit donc que toutes les personnes ne sont pas nécessairement bègues lorsque leur audition directrice est lésée. Deux conditions s’avèrent indispensables : la perte de l’audition directrice et un transfert transcérébral de l’ordre de 1/15 de seconde.
Or, 1/15 de seconde correspond grossièrement à la durée moyenne de la syllabe française. On comprend mieux alors — d’une part — la nécessité de redoubler la syllabe pour rattraper ce retard ; d’autre part — le phénomène des répétitions, qui échappe au contrôle du cortex gauche.
Cette valeur de 1/15 de seconde — presque propre au bégaiement — explique la disparition du bégaiement lorsqu’on impose un ralentissement de la parole : soit artificiellement (en imposant une bradylalie), soit normalement dans toutes les formes du langage qui augmentent le rythme dans la durée — comme c’est le cas dans la phrase chantée.
C’est aussi dans la constance de cette valeur de 1/15 de seconde que l’on peut percevoir pourquoi le sujet bégaie en français et non en anglais — la valeur moyenne de la syllabe anglaise étant de l’ordre de 1/20 de seconde.
Cliniquement, les troubles aigus de la phonation — rencontrés chez des sujets atteints d’otite portant sur l’oreille directrice — renforcent cette hypothèse. Nous avons personnellement constaté deux bégaiements significatifs au cours d’otites — troubles qui devaient disparaître au fur et à mesure du rétablissement de la fonction de l’oreille directrice.
L’élément le plus important — sinon la preuve — qui nous a conduit à cette hypothèse, c’est la disparition quasi immédiate de tous les troubles phonatoires dès le rétablissement du circuit normal. Nous en tirons régulièrement parti avec succès dans le traitement du bégaiement.
À côté de ces cas liés à une hypoacousie relative — représentant 90 % des cas — il existe un certain nombre de cas que la simple audiométrie ne permet pas de déceler, mais qui présentent un grand trouble de la sélectivité auditive (sur laquelle nous reviendrons un peu plus loin). Enfin, un troisième groupe rassemble les sujets dont la dextralité n’est pas évidente — comme chez les bidextres ; l’oreille directrice est alors moins définie.
III. — Troubles du timbre
a) La surdité professionnelle des chanteurs
C’est encore aux professionnels de la voix — et particulièrement aux chanteurs — que nous devons l’idée de la possibilité d’un autotraumatisme sonore, après avoir analysé quantitativement la voix de tous les chanteurs examinés.
L’importance de l’énergie sonore qu’ils peuvent développer n’a pas manqué de nous surprendre — d’autant que nous étions partis des données classiques, mais fausses, limitant les maxima d’intensité à l’ordre de 80 dB. Or, à la distance que nous avons prise comme référence, nous avons aisément rencontré 100, 110, voire 120 dB.
Il est logique de penser qu’une personne soumise à une telle intensité — pendant plusieurs heures par jour — peut, après un temps plus ou moins long, subir l’installation d’une surdité traumatique.
Nous rapportons ici quelques cas typiques, que nous comparerons à des ouvriers travaillant auprès de moteurs d’avion pendant une durée équivalente.
Ils peuvent — les uns et les autres — illustrer les quatre stades de la surdité professionnelle (Fig. 10, 11, 12 et 13).
Nous constatons que, chez ces chanteurs, s’installe une surdité de type professionnel, démarrant à la fréquence de 4000 c/s et se propageant vers les sons aigus, puis graves — exactement comme chez les sujets exposés au bruit.
En d’autres termes — et nous insistons particulièrement sur ce point — les chanteurs détruisent leur ouïe par leur propre intensité sonore ; phénomène dont les conséquences sont très graves.
b) Les scotomes auditifs et les scotomes vocaux
Les conséquences sont graves, car cette perte auditive — touchant sélectivement les sons aigus — se traduit par un scotome en forme de V, qui s’accentue, comme nous avons coutume de le constater dans les surdités professionnelles — tandis qu’apparaissent par ailleurs des troubles de la voix.
Pour identifier ces derniers troubles, nous avons effectué une analyse spectrale par balayage d’un tube cathodique, décrivant en abscisse les fréquences et en ordonnée leur intensité relative. Très vite, nous avons constaté un phénomène fondamental : le scotome auditif se traduit par l’apparition d’un scotome dans le spectre vocal.
Nous pouvons en conclure que la destruction de la voix n’est pas liée — comme on le croit — à l’usure, à la fatigue, à la destruction du larynx, mais à la diminution du champ auditif. Les phénomènes de souffrance laryngée sont très secondaires.
Pour que le chanteur puisse obtenir la haute résonance qu’il recherche sans cesse, il a impérativement besoin d’une audition parfaite de la bande s’étendant au-dessus de 2000 c/s. Sans cette possibilité, sa voix « passe à la gorge » — et les sons dits laryngés sont forcés et poussés. Au début, le chanteur visite l’ensemble des possibilités de résonance — c’est-à-dire des ondes stationnaires faciles à alimenter sans énergie musculaire considérable. Les sons de gorge — avec de forts appuis laryngés — exigent une dépense physique considérable et s’avèrent traumatisants pour le larynx.
La perte progressive de l’audition des sons aigus entraîne des troubles de l’émission d’autant plus rapides que le registre impose l’usage de gammes élevées. Ainsi les ténors sont-ils atteints les premiers — dès que le scotome dépasse 2000 c/s, la carrière du chanteur est sérieusement compromise. On sait par ailleurs qu’une voix longue est habituellement plus grave. Elle est néanmoins moins riche en harmoniques aigus — elle est plus blanche.
Sans s’attacher spécialement aux chanteurs, on peut remarquer cliniquement que la voix se dégrade au fur et à mesure de la progression de la presbyacousie — c’est-à-dire au fur et à mesure du vieillissement.
En résumé, on peut dire que le sujet n’émet que les sons qu’il est capable d’entendre.
IV. — La sélectivité auditive
Cette dernière conclusion est encore trop large et mérite que l’on s’y arrête. Si une personne ne restitue plus les sons qu’elle n’entend pas, elle ne restitue pas pour autant tous ceux qu’elle entend.
C’est pourquoi nous avons étudié ce que nous avons nommé la sélectivité auditive — c’est-à-dire la faculté qu’a l’oreille de percevoir les variations de fréquence à l’intérieur du spectre sonore et de situer le sens de cette variation.
Nous nous sommes servis des procédures d’examen suivantes :
- soit en faisant passer des sons allant des aigus vers les graves — et en demandant à la personne à partir de quand le son change ;
- soit en envoyant deux bruits d’écarts variables et de hauteurs différentes ;
- mieux encore — en offrant au sujet (grâce à une série de filtres) le choix de régler lui-même le mode d’écoute préféré.
Nous avons obtenu des résultats surprenants quant à leur importance théorique. Dans le domaine de la sélectivité auditive, il existe une oreille bien définie pour les ténors, pour les barytons et les basses — d’où se dégage une théorie des registres confirmant les résultats antérieurs.
Bien plus, il existe une audition ethnique — nous ne pouvons malheureusement nous étendre ici, mais nous espérons y revenir bientôt.
Quelques exemples suffisent à montrer l’importance de ces phénomènes.
[Fig. 14 — Sélectivité de l’oreille italienne : la bande passante s’inscrit entre 2000 c/s et 4000 c/s.]
L’oreille italienne est une oreille très « pauvre ». La sélectivité s’inscrit entre 2000 et 4000 c/s (fig. 14). Elle est nulle entre 1000 et 2000 c/s — tandis que l’oreille française est, au contraire, limitée entre 1000 et 2000 c/s (fig. 15). Expérimentalement, nous en verrons les conséquences. Par exemple : l’apparition extraordinaire des nasales par rapport à l’oreille française.
[Fig. 15 — Bande de sélectivité de l’oreille de type français, limitée entre 1000 et 2000 c/s.]
Les Russes, en revanche, ont une sélectivité très étalée — avec une plus grande affinité vers les basses fréquences (fig. 16). Leur voix est ample et chaude. Bien plus, cette bande auditive très étendue — à l’inverse des Français et des Italiens — leur permet de passer toutes les consonances et — par conséquent — les sons étrangers. On sait avec quelle facilité les Russes apprennent les langues étrangères. Ce phénomène résulte simplement de leur grande largeur de bande auditive.
[Fig. 16 — Champ sélectif de l’oreille russe, s’étendant des sons graves aux sons extrêmement aigus.]
V. — Conclusion : l’audiométrie objective
De ces données théoriques et expérimentales, on peut tirer des éléments pratiques considérables.
Depuis plus d’un an, nous étudions l’audiométrie objective — avec une participation réelle du sujet examiné, sans avoir à nous soucier de ses réponses. Elle repose exclusivement sur les constatations expérimentales ci-dessus. Voici comment nous procédons :
Le sujet est placé devant un microphone (M), comme le montre la figure 17.
[Fig. 17 — Ensemble du montage permettant l’audiométrie objective : M = microphone, An = analyseur, Am = amplificateur, E = écouteur ; filtres passe-bas, passe-bande et passe-haut.]
Ce microphone est relié à un analyseur (An) à balayage automatique très rapide, à bande très étendue grâce à la superposition de cinq lignes permettant l’analyse spectrale du son de 0 à 10 000 c/s ou 20 000 c/s sur 50 cm.
Ce même microphone permet ensuite d’attaquer l’amplificateur (Am) — et plusieurs voies nous sont accessibles :
- 1° par la voie I, la personne reçoit immédiatement sa voix normale et peut ainsi se contrôler ;
- 2° par la voie II, la voix amplifiée peut — au choix — passer soit par un filtre passe-bas variable de zéro à l’infini ; soit par un filtre passe-haut variable de l’infini à zéro ; soit par un filtre passe-bande variable en étalement et en hauteur ;
- 3° par la voie III, la voix est enfin mélangée à un bruit de fond — de type bruit blanc — que l’on peut doser en intensité (en décibels) et — bien plus — limiter dans sa dimension d’étalement, exactement dans les passages du jeu des filtres passe-bas, passe-haut et passe-bande.
Nous obtenons ainsi les résultats suivants :
1° par la voie I, la personne parle normalement devant le microphone, en se contrôlant aux écouteurs. Nous obtenons alors un spectre d’enveloppe — et nous avons vu qu’expérimentalement ce spectre s’inscrit dans la courbe enveloppe du spectre auditif de la personne.
2° par la voie II, en utilisant le filtre passe-bas, nous coupons tous les aigus à une hauteur variable et constatons une compression de leur action dans les limites imposées. De même avec le filtre passe-haut. Dans les deux cas, on constate que, pour certaines zones, la personne ne parvient plus à saturer les bandes atteintes. Nous savons alors que les zones de bande passante que l’on peut réduire ou ouvrir à volonté — et que l’on peut déplacer sur le tracé du spectre auditif normal — construisent le spectre vocal ou la même bande passante imposée à l’écoute. Chaque fois qu’un trou se révèle dans le spectre sonore du tube cathodique, nous retrouvons un trou auditif. Le résultat confirme largement le précédent.
3° par la voie III, on peut obtenir une autre épreuve à l’aide d’un générateur de bruit blanc. On envoie — à l’écoute du sujet — un bruit de fond progressif. À un certain moment, on constate que le spectre vocal décroît en intensité, et cela globalement pour toutes les fréquences. Nous venons de franchir le seuil de l’audition. Dès lors le sujet parle plus fort, mais présente toujours un spectre vocal de tracé identique — c’est-à-dire sans modification dans le spectre du bruit blanc injecté, concernant par exemple la bande 0-1000 c/s. On élargit alors la part du spectre de bruit blanc injecté, concernant par exemple la bande 0-1000 c/s. La personne ne peut alors opérer de translation vers les sons aigus — elle ne peut parler plus fort et doit changer de timbre. C’est un phénomène de Lombard positif.
Nous pouvons ensuite élargir progressivement notre spectre injecté vers les hautes fréquences. Au-delà d’une certaine limite — par exemple 4000 c/s — la personne n’est plus capable d’aller au-delà. À ce moment, nous nous trouvons à la limite supérieure de son audition des sons aigus.
On peut ainsi — à l’insu du sujet — connaître l’étendue de son ouïe et réaliser une véritable audiométrie objective, par contre-réaction audition-phonation.
On voit donc — en ces quelques lignes d’exposé — le rôle essentiel que joue l’audition sur la phonation, ainsi que les conséquences considérables de ces relations, que nous n’avons pu, dans cet article, que résumer.
Manuscrit reçu le 21 mars 1956.
Source : Tomatis A., « Relations entre l’audition et la phonation », Annales des Télécommunications, t. II, nº 7-8, juillet-août 1956, Cahiers d’Acoustique nº 74, p. 133-156. Communication relative aux travaux du Groupement des Acousticiens de Langue Française (G.A.L.F.). Manuscrit reçu le 21 mars 1956. Document numérisé provenant des archives personnelles d’Alfred Tomatis.
Document original — fac-similé du PDF historique (téléchargement direct).
Note d’archive : texte restitué d’après la version polonaise de nos archives, l’original français de 1956 n’étant pas en notre possession. À confronter à la source primaire.