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La sélectivité auditive — Bulletin S.F.E.C.M.A.S. (octobre 1954)

Article du Docteur Alfred Tomatis publié dans le Bulletin du Centre d'Études et de Recherches Médicales de la S.F.E.C.M.A.S. d'octobre 1954 (pages 128-132). Tomatis y définit la sélectivité auditive — faculté qu'a l'oreille de percevoir une variation de fréquence à l'intérieur du spectre sonore et d'en situer le sens — et en explore systématiquement les corrélats : spectre sonore audible (16 c/s à 16 000 c/s), distinction entre sons simples et sons complexes, jeu des harmoniques, parallèle avec la sélectivité visuelle (œil normal vs daltonisme), variantes individuelles selon l'oreille ténorale ou barytonale, et applications pour le chanteur, le phoniatre et le diagnostic audio-phonatoire.

La sélectivité auditive

Service Oto-Rhino-Laryngologie
Docteur TOMATIS
Attaché des Hôpitaux
Directeur-Adjoint du Centre de Consultation et de Recherches
Médicales de la S.F.E.C.M.A.S.

Définition

Nous appellerons « Sélectivité Auditive » la faculté que possède une oreille de percevoir une variation de fréquence à l'intérieur du spectre sonore et de situer le sens et la situation de la variation.

Le spectre sonore

Parmi les ébranlements périodiques que l'air en général ou tout autre milieu peuvent apporter au système auditif, il en est qui sont susceptibles de provoquer une sensation sonore. Pour cela, ils doivent satisfaire à certaines conditions en ce qui concerne leur intensité et leur fréquence.

Nous passerons rapidement sur les conditions relatives à l'intensité, qui ne présentent pas un grand intérêt dans l'étude qui nous occupe aujourd'hui. Rappelons que, pour chaque fréquence sonore, l'oreille possède un seuil inférieur ou seuil d'acuité auditive et un seuil supérieur ou seuil de sensation douloureuse. Les différences d'intensité de ces deux seuils sont fonctions de la sensibilité de l'oreille à la fréquence considérée.

En ce qui concerne la fréquence, les ébranlements acoustiques, c'est-à-dire qui se propagent par l'intermédiaire d'un support matériel, s'étalent sur une bande très étendue.

Au-dessous de 16 c/s, dans le domaine des infra-sons, si l'intensité est suffisante, le tympan transmet au cerveau une sensation de surpression rythmée. Le tympan agit dans ce cas comme membrane et on ne peut pas parler là de sensation sonore.

Entre 16 c/s et 40 c/s, la sensation sonore existe mais, le son capté prend la forme d'un roulement. L'oreille est capable dans cette bande de suivre les variations de pression. Les connaissances actuelles sur les réactions du système auditif à ces fréquences sont très limitées.

Il nous semble que l'effet de surpression est un phénomène bi-auriculaire. En effet, la fréquence N = 20 c/s par exemple correspond à une longueur d'onde λ = V / N où V est la vitesse du son dans le milieu qui transmet l'ébranlement, soit l'air dans le cas qui nous intéresse :

λ = 340 / 20 = 17 m

Cette longueur d'onde est énorme par rapport aux dimensions du circuit récepteur de l'oreille.

Il doit exister à l'intérieur du cerveau un phénomène de composition des variations de pressions reçues par chaque oreille.

On peut d'ailleurs s'en rendre compte empiriquement lorsqu'en tournant la tête, on modifie l'orientation des oreilles relativement à une source génératrice d'une telle fréquence.

Il y a là toute une étude à entreprendre que nous comptons effectuer prochainement.

À partir de la fréquence 40 c/s, le son apparaît continu. On peut dès lors parler de son musical.

En continuant à augmenter la fréquence, nous parcourons tout le spectre sonore.

Nous passons sur les fréquences correspondant au maximum de sensibilité de l'oreille (de 750 c/s à 5 000 c/s) et, en continuant vers les sons aigus, nous atteignons la limite supérieure du spectre sonore.

Cette limite varie avec les individus. Elle se situe vers environ 20 000 c/s pour les enfants et diminue progressivement avec l'âge. Dans le cas normal, elle atteint la fréquence 12 000 c/s chez un vieillard (1).

Si la fréquence monte encore, nous entrons dans le domaine des ultra-sons. Il n'y a plus à ce moment de sensation sonore pour l'oreille humaine.

Ainsi pouvons-nous situer le spectre sonore à l'intérieur de l'intervalle 40 c/s — 16 000 c/s.

(1) Il s'agit de limite supérieure de fréquence perceptible c'est-à-dire que l'intensité n'est pas définie et qu'elle peut dépasser le seuil d'acuité normal.

Son complexe, son simple

Pour faire une recherche de sélectivité auditive qui soit valable, il faut utiliser, à l'intérieur du spectre sonore, des sons simples correspondant à des fréquences pures.

En effet, un instrument de musique fournit un son qui ne correspond pas à une seule fréquence. Le son fondamental est associé à toute une série d'harmoniques et les rapports d'intensité entre son fondamental et harmoniques déterminent le timbre de l'instrument.

Si le son fondamental a une fréquence f, le son fourni par l'instrument sera formé par la superposition de plusieurs fréquences pures, à des valeurs d'intensité variables suivant l'instrument, ces fréquences auront pour valeur f, 2f, 3f, … nf. Les multiples de f sont appelés harmoniques.

Les sons que nous utiliserons seront produits par un ébranlement sinusoïdal rigoureusement et correspondent à une fréquence unique.

Il est d'ailleurs assez curieux de constater que les harmoniques n'entraînent pas de modification dans la hauteur apparente d'un son, bien que leur intensité dépasse parfois celle du son fondamental.

Si nous coupons, à l'aide d'un filtre, le son fondamental f et les deux premiers harmoniques d'une note riche en harmoniques, l'oreille parvient à reconstituer les fréquences qui ont été éliminées.

Le son fondamental de fréquence f est reconstitué comme différentiel des harmoniques (5f et 4f) ou (6f et 5f) car 5f − 4f = f.

Les harmoniques 2f et 3f sont également reconstitués comme différentiels de (6f et 4f) ou (7f et 5f).

La coupure modifie par conséquent le timbre par les différentiels ont une intensité plus faible que les fréquences correspondantes avant coupure mais la hauteur apparente reste inchangée.

Intensité et fréquence

Un écueil à éviter, dans la recherche de la sélectivité auditive d'un individu, réside dans le fait que bien des gens, connaissant parfaitement la différence entre un son grave et un son aigu, ont une sensation de déplacement de fréquence vers les aigus lorsqu'on augmente l'intensité d'un son aigu.

Ce phénomène est analogue à celui qui nous fait voir une plage colorée d'une façon d'autant plus vive qu'elle est plus violemment éclairée en lumière blanche.

Pour éviter ce risque d'erreur, il est bon de tracer un audiogramme avant la recherche de sélectivité. Ensuite, en tenant compte des résultats portés sur l'audiogramme, on effectuera la recherche en émettant chaque son avec une intensité de 25 dB par exemple supérieure au seuil d'acuité pour chaque fréquence. De cette façon, l'individu aura une sensation d'intensité constante.

Parallèle avec la vision : daltonisme et achromatopsie

Lors de précédents articles, nous avons déjà établi une série de comparaisons entre la vision et l'audition. Nous pouvons en établir une nouvelle en ce qui concerne la sélectivité.

L'œil normal est sélectif, c'est-à-dire qu'il fournit une sensation de couleur différente suivant la fréquence qu'il impressionne. S'il n'en est pas ainsi, nous avons affaire à un défaut de sélectivité.

C'est ainsi que le sujet n'est capable de percevoir que certaines couleurs (Daltonisme : Dalton ne voyait pas la couleur rouge), défaut partiel de sélectivité ou l'achromatopsie, absence totale de sélectivité (les personnes atteintes d'achromatopsie ne perçoivent que des variétés plus ou moins sombres du gris).

Ces formes d'affection sont plus fréquentes chez les hommes que chez les femmes.

Sélectivité auditive et auditions individuelles

Dans le domaine de l'audition, les cas de sélectivité dans tout le spectre sonore sont assez rares. En général, la sélectivité existe dans les fréquences graves, le médium et les aigus jusqu'à la fréquence 3 000 c/s.

Ensuite et suivant les individus, elle disparaît. Nous avons pu ainsi établir que l'oreille ténorale n'était pas sélective au-dessus de la fréquence 3 000 c/s, alors que l'oreille barytonale est sélective jusqu'à 6 0 0 0 c/s (voire 8 000 c/s et 12 000 c/s).

Il faut noter d'ailleurs que les défauts de sélectivité s'intéressent souvent aux sons fondamentaux mais leurs harmoniques (la note la plus élevée d'un piano a un fondamental de fréquence 3 480 cita: 1 a g).

Le manque partiel de sélectivité auditive très forte, dans la bande sélective (petits intervalles) pour l'oreille ténorale que pour l'oreille barytonale.

Les musiciens ont une sélectivité très grande dans la bande des fréquences fondamentales. C'est ainsi qu'un violoniste exercé (oreille ténorale en général alors qu'un violoncelliste aura l'oreille barytonale) qui exécute son écho fait, dans la quinte, une oreille, une sensation d'accord juste. Dans le cas d'un accord soutenu, l'accord se jouant note à note d'abord et l'autre ensuite, l'erreur pour la quinte atteint 1 comma (2).

L'oreille est donc plus sélective lorsque deux sons lui sont transmis en harmonie que lorsqu'ils lui parviennent en mélodie. Dans le premier cas, l'oreille seule est en jeu ; le second fait intervenir la mémoire.

Il existe d'ailleurs diverses catégories parmi les oreilles très musicales. Certains individus sont capables de définir instantanément n'importe quel intervalle. C'est l'oreille musicale relative. D'autres sont capables, non seulement de définir un intervalle ou un accord mais encore de situer chacune des notes qui le composent dans le spectre sonore. C'est l'oreille musicale absolue. Ce dernier cas est excessivement rare et la sélectivité des individus qui en sont dotés est très au-dessus de la moyenne.

(2) Le comma correspond à 5 savarts. C'est le rapport qui existe entre le ton majeur et le ton mineur.

Applications

Ainsi, nous avons pu voir que la sélectivité auditive présentait un grand intérêt au point de vue musical. Pour le phoniatre ou le professeur de chant, la connaissance de l'état de sélectivité de l'audition de la personne dont il a à s'occuper peut le guider dans le choix d'une méthode, tant pour l'éducation que pour la rééducation.

Plus tard, on pourra établir des lois statistiques sur la sélectivité comme on l'a fait pour l'audiométrie et la sélectivité trouvera alors son utilisation dans la technique du diagnostic audio-phonatoire.


Source : Tomatis A., « La sélectivité auditive », Bulletin du Centre d'Études et de Recherches Médicales de la S.F.E.C.M.A.S., octobre 1954, p. 128-132. Document numérisé provenant des archives personnelles d'Alfred Tomatis.

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Pour information sur la surdité professionnelle — Conférence FFTS, 8 juin 1954

Conférence prononcée par le Docteur Alfred Tomatis le 8 juin 1954 à la Fédération Française des Travailleurs sociaux, et publiée dans le Bulletin S.F.E.C.M.A.S. de juillet 1954 (pages 119-127). Tomatis, alors Directeur Adjoint du laboratoire de recherches médicales de la S.F.E.C.M.A.S., y expose en termes accessibles le problème de la surdité professionnelle : description du bruit industriel et de ses intensités (de la conversation normale à 30 dB jusqu'aux bancs d'essais de moteurs à réaction à 140 dB), méthode audiométrique, et description schématique des quatre périodes par lesquelles se développe la surdité induite par le bruit. Il y plaide en conclusion pour une lutte contre le bruit articulée sur deux axes complémentaires : la suppression à la source et le dépistage systématique au moyen de l'audiomètre d'usine qu'il a mis au point.

Pour information sur la surdité professionnelle

Conférence du 8 Juin 1954
à la Fédération Française des Travailleurs sociaux

par le Docteur TOMATIS,
Directeur Adjoint du laboratoire de recherches de la S.F.E.C.M.A.S.

Position du problème en France

La surdité professionnelle est désormais reconnue dans son existence ; elle n'est cependant pas, à ce jour, admise comme maladie professionnelle ouvrant droit à réparation dans la législation française, alors qu'elle l'est dans d'autres pays. C'est dire l'intérêt qui s'attache à informer plus largement, dans les milieux du travail social, sur la nature même de cette affection, sur ses causes, et sur les moyens dont nous disposons à la fois pour la mesurer et pour la prévenir.

Mesure du bruit et mesure de l'audition

Pour étudier le bruit, nous disposons aujourd'hui de deux instruments : le sonomètre, qui en mesure l'intensité globale, et l'analyseur de fréquences, qui en décompose le spectre. Le décibel — abrégé en db — est l'unité internationalement adoptée pour exprimer cette intensité sonore. Il s'agit d'une unité logarithmique rapportée à un seuil de référence fixé conventionnellement à 10-16 watt par centimètre carré, valeur qui correspond approximativement au seuil moyen de l'audition humaine sur les fréquences médianes.

Pour mesurer l'audition d'un sujet, nous disposons d'un appareil appelé audiomètre, qui permet d'établir une courbe indicative des possibilités de l'oreille. Cette courbe, que l'on baptise du nom d'audiogramme, définit pour chaque fréquence sonore le seuil d'acuité auditive en décibels.

[Fig. I — Audiogramme vierge : axe des abscisses gradué en fréquences musicales (128, 256, 512, 1024, 2048, 2896, 4096, 5792, 8192, 11584 c/s), axe des ordonnées gradué en pertes auditives de 0 à 100 décibels.]

L'audiogramme idéal se présente sous la forme d'une droite horizontale — cas d'ailleurs jamais rencontré en pratique. Au contraire, et de manière très caractéristique, la surdité professionnelle imprime au tracé une signature parfaitement reconnaissable : une tranchée verticale, centrée sur la fréquence 4096 c/s.

[Fig. II — Audiogramme initial de surdité professionnelle : tracé sensiblement horizontal sur les graves et les médiums, brusquement creusé en V étroit autour de 4096 c/s, le sommet du déficit s'inscrivant à environ 30 décibels.]

Les intensités sonores rencontrées dans l'industrie

Pour fixer les ordres de grandeur, voici quelques intensités sonores courantes, exprimées en décibels :

BruitsIntensité (dB)
Conversation normale30 à 40
Rue50 à 70
Métro entrant en gare85 à 95
Atelier de chaudronnerie100 à 110
Atelier de rivetage110 à 120
Bancs d'essais moteurs à réactionjusqu'à 140

L'échelle étant logarithmique, les rapports énergétiques sont vertigineux. Si nous prenons pour référence le bruit de 100 dB d'un atelier de chaudronnerie, alors :

  • un bruit de 110 dB correspond à une énergie sonore 10 fois plus grande ;
  • un bruit de 120 dB correspond à une énergie sonore 100 fois plus grande ;
  • un bruit de 130 dB correspond à une énergie sonore 1 000 fois plus grande ;
  • un bruit de 140 dB correspond à une énergie sonore 10 000 fois plus grande.

Certains réacteurs produisent des intensités atteignant 160 dB ; les Américains ont signalé qu'à proximité immédiate ils avaient pu observer 180 dB, ce qui représente une énergie sonore 100 000 000 de fois plus forte que celle qu'on rencontre à l'intérieur d'un atelier de chaudronnerie.

Il est bien évident que des bruits d'une telle intensité traumatisent fortement l'oreille du travailleur qui s'y trouve quotidiennement exposé, et l'audiométrie nous permet, à l'heure actuelle, d'en suivre avec précision les méfaits sur l'oreille, ce qui nous mène à parler de la surdité professionnelle elle-même.

Les quatre périodes de la surdité professionnelle

La surdité professionnelle évolue schématiquement en quatre périodes, que nous allons étudier l'une après l'autre.

1) Période d'installation d'un déficit permanent

Ce stade, qui ne semble pas excéder un mois, traduit l'adaptation progressive de l'oreille à l'agression quotidienne et prolongée par un bruit d'une intensité inusitée.

Il est certain que les premiers contacts du travailleur avec le bruit assourdissant de son atelier sont des plus pénibles et l'on conçoit très bien qu'il ait du mal à s'y accoutumer tout au début.

Dès la première exposition au bruit, l'audiogramme révèle, aussitôt le travail fini, l'existence d'un déficit d'environ 40 dB sur la fréquence 4096 c/s (fig. 2). Ce déficit ne se rencontre pas chez ceux qui travaillent déjà depuis un certain temps dans le même atelier, mais il apparaîtra encore qu'une fatigue auditive considérable, plus ou moins prompte à céder en repos.

La seconde journée de travail renouvellera ce déficit avec le même caractère transitoire ; à se reproduire chaque jour, il aboutira au développement de lésions cochléaires irréversibles et au déficit définitif, d'autre part à une adaptation grâce à laquelle ce déficit moyen sera moins acquis que le fait de la perte déterminée tout au début par la fatigue auditive, en moyenne 40 dB en moyenne.

Il ne semble pas que les seuils signalés au déficit permanent dès la fin de la première semaine ; il n'en reste pas moins qu'il s'installe de bonne heure chez les sujets prédisposés.

2) Période de latence totale

L'oreille s'est désormais adaptée, avec plus ou moins d'efficacité d'ailleurs, suivant les individus.

Le déficit permanent vient de s'installer : il ne lui a pas fallu un mois pour relever le seuil de l'audition de la fréquence 4096 c/s d'environ 40 dB en moyenne (fig. 3). La progression sera lente à venir : 60 dB en moyenne sur le tracé, sur ce point de l'audiogramme, pendant un temps plus ou moins prolongé sans latence complète, au point que la voix chuchotée elle-même sera, pendant longtemps encore, perçue normalement.

Mais il existe au niveau de la fréquence 4096 c/s un scotome affecté à 1 octave 1/2 à 2 octaves. Il interrompt brusquement le tracé horizontal, par ailleurs normal, de l'audiogramme pour y creuser, entre les fréquences 2896 et 5792 c/s, une tranchée plus ou moins abrupte en forme de "V" d'autant plus profond, dont le sommet s'inscrit sur la fréquence 4096 c/s.

Le déficit, sur cette fréquence, est en moyenne de 40 dB. Il se réduit, dans certains cas, à 20 ou 30 dB. Dans d'autres, au contraire, il peut s'élever à 70 dB.

[Fig. III — Audiogramme : ligne horizontale sur tous les médiums, tranchée verticale étroite à 4096 c/s, plongeant à 30 dB.]

[Fig. IV — Audiogramme : oblique en pente douce s'amorçant vers 1024 c/s, descente continue jusqu'à environ 55 dB sur 4096 c/s, déficit s'élargissant à 2 ou 3 octaves.]

3) Période de latence subtotale

La surdité est encore latente sur le sujet continue à percevoir normalement la voix de conversation ; mais il a cessé de percevoir normalement la voix chuchotée, qu'il n'entend plus qu'à 3 m, ou de plus près encore.

L'audiogramme révèle une aggravation du déficit auditif : il s'est creusé et élargi (fig. 4).

Au niveau de la fréquence 4096 c/s, la perte atteint maintenant au moins 45 dB et peut, dans certains cas, s'élever jusqu'à 85 dB. En largeur, elle intéresse 2 à 3 octaves : vers les aigus, elle a rejoint ou dépassé la fréquence 8192 c/s ; vers les graves, elle progresse vers la fréquence 1024 c/s.

La durée de cette période est fonction du degré de résistance ou de fragilité individuelle des oreilles ; elle est donc très variable d'un sujet à l'autre. Elle peut être relativement brève et ne pas dépasser 2 à 3 ans. Elle est, en général, assez prolongée et peut se poursuivre durant 10, 12 et même 15 ans.

Beaucoup de sujets se fixent d'ailleurs à ce stade tout en restant exposés au bruit pendant des années encore. Il paraît arrêter la surdité dans sa progression souligne, sous toute vraisemblable, la perfection de l'adaptation des oreilles au bruit qui continue de les assaillir quotidiennement mais ne parvient pas à les endommager davantage.

4) Période terminale de surdité manifeste

Le sujet commence maintenant à éprouver de la difficulté à suivre une conversation : un interlocuteur doit se rapprocher de lui ou forcer la voix pour être entendu.

Il se rend compte qu'il devient sourd et que sa surdité progresse régulièrement. Il pourrait cependant encore la stabiliser en mettant ses oreilles à l'abri du bruit ou en renonçant définitivement à des auditions trop fortes pour une oreille déjà très précieuse pour son audition.

L'audiogramme (fig. 5) montre l'existence d'un vaste déficit auditif qui affecte toutes les fréquences aiguës et atteint ou dépasse, vers les graves, la fréquence 512 c/s. Il est intéressant de faire remarquer, en passant, que les premières défaillances dans l'intelligibilité de la parole paraissent coïncider avec un relèvement de plus de 10 dB du seuil de l'audition sur la fréquence 2896.

Le déficit ne se présente plus, sur l'audiogramme, sous l'aspect d'une tranchée mais s'inscrit désormais sous la forme d'une oblique qui, à partir de la fréquence 1024 ou 512 c/s s'incline progressivement en pente douce vers la fréquence 4096 c/s dont elle souligne encore la vulnérabilité élective en se relevant souvent quelque peu vers la fréquence 8192 c/s et où la perte auditive atteint ou dépasse 80 dB.

Le malade se plaint souvent, à cette période, de bourdonnements ou de sifflements d'oreille permanents qui exagèrent sa surdité.

[Fig. V — Audiogramme de surdité manifeste : tracé en trois courbes superposées, partant horizontalement vers 0-15 dB sur les graves (128, 256, 512), puis chutant en pente continue à travers 1024, 2048 et 2896 c/s pour atteindre 60 à 70 dB de perte sur 4096 c/s, et se maintenant à ce niveau jusqu'à 11584 c/s.]

Voilà donc en gros, les 4 phases de la surdité professionnelle. Comme vous le voyez, il s'agit là d'un problème important puisque la dernière période aboutit à une surdité manifeste.

Conclusion : lutter contre le bruit, dépister les surdités

Une telle constatation justifie les efforts faits actuellement dans le domaine de l'audiologie pour lutter contre le bruit et chercher tous les moyens possibles de s'en protéger.

Pour que cette lutte soit efficace, nous devons recourir simultanément à deux méthodes :

  1. Supprimer les causes du mal ou tout au moins les amoindrir en insonorisant, dans une large mesure les locaux bruyants. Pour cela, l'analyse spectrale du bruit sera un guide précieux.
  2. Dépister systématiquement les surdités professionnelles déclarées ou débutantes et leur apporter la thérapeutique nécessaire.

En ce qui concerne ce dernier point — le dépistage —, nous avons essayé de pallier un inconvénient de premier ordre : le temps que demande l'établissement d'un audiogramme (20 minutes environ). Il est évident que sa trop longue durée freine considérablement les recherches de dépistage.

C'est pourquoi nous avons imaginé un audiomètre d'un type différent, dont le fonctionnement reste valable en présence d'un bruit ambiant, même assez fort, et qui permet de réduire sensiblement le temps de l'examen audiométrique.

Car nous avons baptisé cet appareil AUDIOMÈTRE D'USINE, car sa destination est avant tout de dépister rapidement les surdités professionnelles. Et nous sommes convaincus que, par sa simplicité, il rendra de grands services dans la lutte contre les méfaits du bruit dans les circonstances de la vie actuelle qui ont rendues indispensable.

Souhaitons que la législation sociale comprenne qu'il y a là un problème de première importance et qu'elle agisse en conséquence.


Source : Tomatis A., « Pour information sur la surdité professionnelle », conférence du 8 juin 1954 à la Fédération Française des Travailleurs sociaux, Bulletin S.F.E.C.M.A.S., juillet 1954, p. 119-127. La S.F.E.C.M.A.S. (Société Française d'Étude et de Construction de Matériel Aéronautique Spécial) éditait alors un bulletin médico-technique sous la direction du Dr J.-R. Rounon. Document numérisé provenant des archives personnelles d'Alfred Tomatis.

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L'audiomètre d'usine — Bulletin S.F.E.C.M.A.S. (octobre 1953)

Article d'Alfred Tomatis paru en octobre 1953 dans le Bulletin du Centre d'Études et de Recherches Médicales de la S.F.E.C.M.A.S., où il décrit un audiomètre simplifié — sept générateurs à fréquences fixes échelonnées en octaves — conçu pour le dépistage rapide des surdités professionnelles dans les milieux industriels bruyants. Application directe de la médecine du travail à l'audiologie : repérer dès l'embauche les prédispositions, surveiller régulièrement le système auditif des opérateurs exposés à des bruits intenses (130 à 140 dB sur les bancs d'essais de moteurs à réaction), et agir avant que la surdité ne s'installe.

BULLETIN DU CENTRE D'ÉTUDES & DE RECHERCHES MÉDICALES DE LA S.F.E.C.M.A.S. — Octobre 1953

L'AUDIOMÈTRE D'USINE

SERVICE OTO-RHINO-LARYNGOLOGIQUE
Docteur TOMATIS
Attaché des Hôpitaux
Directeur-Adjoint du Centre de Consultation et de Recherches Médicales de la S.F.E.C.M.A.S.


Durant ces dernières années, l'audiométrie et ses techniques ont fait d'énormes progrès. Actuellement, l'audiométrie est inséparable de l'otologie dont elle est devenue un des moyens d'investigation les plus précieux.

D'autre part, les organismes d'hygiène et de santé sociale se penchent de plus en plus sur le problème de la lutte contre le bruit dans la vie sociale et sur les moyens qui existent de prévenir et de guérir ses conséquences.

Les progrès techniques de notre époque, la mécanisation de la plupart des organes de la production, les circonstances mêmes de la vie au XXe siècle ont rendu cette lutte indispensable.

De grosses entreprises ont accepté de prendre le risque de faire des essais en ce sens. Elles ont pu constater que le rendement de leurs employés augmentait dans des proportions dépassant de loin les prévisions les plus optimistes lorsqu'on prenait des mesures appropriées pour restituer aux lieux du travail une ambiance sonore telle, que le système auditif ne se trouve plus dans un état permanent de défense.

Cet état provoque, on le conçoit facilement, une grosse dépense nerveuse, et par suite des fatigues supplémentaires.

Mais dans bien des cas, l'élimination des causes du mal n'est pas possible, ou tout au moins, ne l'est pas d'une façon suffisante.

Par exemple : dans un banc d'essais de moteurs à réaction où le bruit peut atteindre une intensité de 130 ou 140 dB, il est pratiquement impossible de ramener le niveau sonore à une intensité acceptable sans dommage pour l'oreille.

Dès lors, il est nécessaire de suivre de près l'évolution des facultés auditives des individus qui travaillent dans une telle ambiance.

Certains individus dont l'audiogramme montrera une prédisposition à la surdité professionnelle pourront être dirigés vers un travail qui ménagera davantage leur système auditif.

Et ces renseignements, seule l'audiométrie pourra les fournir. Son rôle dans la lutte contre la surdité professionnelle sera double :

  1. Dépistage des surdités naissantes ;
  2. Situation précise de l'état auditif d'un individu déjà atteint, et indication pour le spécialiste du traitement à envisager.

On voit immédiatement l'intérêt que l'audiométrie présente dans ce domaine de la santé sociale.

Mais jusqu'à présent, l'établissement d'un audiogramme demeure une opération assez longue (20 à 30 minutes). Il est indispensable d'autre part, d'opérer dans des conditions de silence qui ne sont pas partout réalisables.

L'audiomètre classique comporte une suite de sons échelonnés de 125 c/s à 12.000 c/s pour la conduction aérienne et de 125 c/s à 4.000 c/s pour la conduction osseuse.

Chacun des sons peut être obtenu avec une intensité sonore variant par 5 dB.

de –10 à + 100 dB pour la conduction aérienne ;
de –10 à + 60 dB pour la conduction osseuse.

L'examen s'effectuera à l'aide d'un casque d'écoute et d'un vibrateur. On procède en opérant successivement sur chaque fréquence et en notant pour chacune d'elles le seuil d'acuité auditive. On obtient ainsi 4 courbes, 2 pour chaque oreille.

Cet appareil, indispensable dans le cabinet d'un spécialiste, ne nous paraît pas du tout adapté aux besoins d'un centre social de dépistage.

Ceci nous a amené à étudier un appareil d'un autre type que nous avons baptisé, en précisant par là même son champ d'utilisation : « audiomètre d'usine ». Cet appareil permet l'obtention rapide de l'audiogramme, et son fonctionnement n'exige pas de conditions de silence et d'insonorisation aussi poussées que pour l'audiomètre classique.

Il comporte des générateurs de fréquence fournissant des fréquences acoustiques s'échelonnant d'octave en octave et un mélangeur permettant l'émission simultanée de ces diverses fréquences. Un dispositif atténuateur permet la possibilité de doser le courant d'attaque.

Ainsi, il est possible de déterminer la valeur globale de l'audition par l'émission de tous les octaves émises par les générateurs.

On peut également déterminer la courbe audiométrique de chaque oreille.

Pour cela, on branche toutes les fréquences à un niveau déterminé = 30 db, par exemple.

Puis successivement, on élimine chacune des fréquences en partant des aigus.

À chaque fois qu'une fréquence est coupée, l'individu examiné indique si oui ou non il a senti une modification. Supposons qu'il ait reconnu une modification au passage de 8 000 c/s à 4 000 c/s, nous passons ensuite à 4 000 c/s, et nous recommençons la même opération. L'individu nous dit ne pas percevoir de modification lorsqu'on coupe les fréquences 4 000 et 500. La conclusion immédiate que nous en tirons, est que pour ces fréquences, le seuil d'acuité auditive est situé entre 25 et 30 db. Nous noterons 30 db sur un audiogramme et de suite jusqu'à ce que pour l'individu il ne soit complètement éteint. À ce moment l'audiogramme sera complètement tracé.

L'appareil débite sur un haut-parleur situé à l'intérieur d'une petite caisse percée d'un trou à l'avant, contre lequel l'oreille du sujet examiné vient s'appliquer. De la sorte, l'autre oreille sera en main. On peut d'ailleurs prévoir un dispositif obturant les fréquences pour s'arrêter à l'autre oreille. Avec cet appareil, on peut relever l'audiogramme d'un individu en moins de cinq minutes et les résultats obtenus sont très sensiblement les mêmes qu'avec un audiomètre plus complet.

D'ailleurs, cet appareil n'a pas été prévu pour remplacer l'audiomètre classique.

Son but est avant tout, de permettre le dépistage de surdités professionnelles, de sélectionner rapidement parmi un groupe d'individus, ceux dont le comportement auditif est normal et ceux pour qui des précautions sont à prendre, ou dont l'état justifie un examen plus complet.

Il doit figurer parmi les instruments du médecin du travail au même titre que le tableau optométrique par exemple.

Des résultats obtenus à partir de ce tableau, le médecin pourra déduire l'état exact de la vision de son client mais il a une idée globale et peut alors juger objectivement d'une visite chez un spécialiste, et ces nécessaires. L'audiomètre d'usine joue le même rôle dans le domaine de l'audition.

Description détaillée

Examinons maintenant plus en détail la structure de cet appareil.

Il comporte sept générateurs de signaux basse fréquence G1, G2, G3, G4, G5, G6, G7. Ces sept générateurs fonctionnent sur des fréquences qui sont échelonnées d'octave en octave. Ainsi nous avons la correspondance :

G1125 c/s
G2250 c/s
G3500 c/s
G41 000 c/s
G52 000 c/s
G64 000 c/s
G78 000 c/s

Ces générateurs peuvent être branchés sur la sortie au choix par des commutateurs C1, C2, C3, C4, C5, C6, C7, qui leur correspondent respectivement. Cette sortie est constituée par un étage mélangeur qui permet d'additionner à volonté les fréquences produites par les générateurs G1 à G7.

La sortie du mélangeur donne donc une tension B.F. qui correspond à l'audition des fréquences en circuit.

Cette tension est appliquée à un atténuateur étalonné qui permet de faire varier l'intensité du signal d'entrée.

Ce signal, amplifié finalement alimente le haut-parleur.

L'alimentation électrique de l'ensemble est prévue pour pouvoir fonctionner sur les secteurs à fréquences industrielles (25 et 50 périodes). Un transformateur classique permet d'ajuster les tensions.

En résumé, cet appareil doit pouvoir rendre de grands services comme auxiliaire du médecin du travail.

Son but est d'établir une sélection parmi les individus soumis au bruit et par là justifiable de la médecine sociale, entre ceux qui n'offrent pas de troubles et ceux dont l'état réclame un examen plus complet, qui sera effectué lui, par un spécialiste de l'otologie.

[Fig. 1 — Schéma de l'audiomètre d'usine : sept générateurs G1–G7 (125 à 8 000 c/s) reliés à un mélangeur M par les commutateurs C1–C7, sortie vers atténuateur (Att.), amplificateur (Ampli.) et haut-parleur (H.P.) ; S = entrée secteur].


Source : Tomatis A., « L'audiomètre d'usine », Bulletin du Centre d'Études et de Recherches Médicales de la S.F.E.C.M.A.S., octobre 1953, p. 87-91. Document numérisé provenant des archives personnelles d'Alfred Tomatis.

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L'audiomètre dynamique — Bulletin S.F.E.C.M.A.S. (septembre 1953)

Texte fondateur d'Alfred Tomatis paru en septembre 1953 dans le Bulletin du Centre d'Études et de Recherches Médicales de la S.F.E.C.M.A.S. (Société Française d'Étude et de Construction de Matériel Aéronautique Spécial), où il dirige le Laboratoire de recherches médicales. Tomatis y expose le principe de l'audiomètre dynamique : un instrument capable de mesurer la valeur réelle de l'audition d'un sujet en présence d'un bruit de fond, par opposition à l'audiomètre classique qui isole artificiellement l'oreille du monde sonore. Une rupture méthodologique majeure : l'audiologie cesse de considérer l'oreille comme un organe abstrait pour la replacer dans ses conditions normales de fonctionnement.

BULLETIN DU CENTRE D'ÉTUDES & DE RECHERCHES MÉDICALES DE LA S.F.E.C.M.A.S. — Septembre 1953

L'AUDIOMÈTRE DYNAMIQUE

par le Dr TOMATIS
Directeur adjoint du Laboratoire de recherches
de la S.F.E.C.M.A.S.


L'audiologie, comme son nom l'indique, a pour but principal de déterminer, avec le plus de rigueur et de précision possible, le comportement auditif des individus.

En ce qui concerne son champ d'application à la thérapeutique, elle se présente comme un moyen d'investigation très précieux.

En effet, les procédés de la statistique appliqués dans le cadre de l'audiologie ont permis d'établir un certain nombre de règles générales qui, le plus souvent, permettent au praticien de classer l'audiogramme du sourd examiné dans une catégorie bien définie et d'en tirer d'utiles conclusions quant au traitement à prescrire ou aux interventions chirurgicales à envisager.

D'autre part, il est maintenant possible, grâce à l'audiométrie, de prévoir une surdité non encore déclarée, et de la prévenir en remédiant en temps utile aux déficiences qui en sont la cause.

Ainsi, le développement des techniques de l'audiologie (audiométrie classique et test de plus en plus nombreux) marque un progrès très important dans la détection des troubles de l'audition.

Mais dans ce domaine, dont les possibilités s'affirment davantage chaque jour, bien des recherches restent à faire.

Il est incontestable que depuis quelques années de grands efforts ont été tentés et que des résultats plus qu'encourageants ont été obtenus.

Nous sommes toutefois obligés de constater qu'à l'heure actuelle, cette science commence seulement à se libérer du cadre des nécessités qui l'ont fait naître.

Jusqu'à présent, on s'est occupé simplement d'entreprendre des recherches anatomiques sur l'oreille, d'étalonner cette oreille dans des circonstances plus ou moins arbitraires, on a cherché à établir des rapports entre l'altération de telle bande du spectre sonore et telle modification du système auditif, et on a finalement posé le problème de l'audition dans un cadre beaucoup trop étroit (ce qui est d'ailleurs parfaitement normal à ce stade préliminaire).

Mais l'audiologie doit franchir maintenant les limites qui jusqu'ici lui ont été imposées et qui restreignent son champ d'application à l'oreille proprement dite, isolée de l'ambiance sonore extérieure. N'oublions pas que le rôle, en effet, que la destination première de l'oreille est d'assurer une liaison entre le monde extérieur et l'individu.

Par conséquent, l'audiologie telle que nous l'imaginons concerte (sic), non seulement de la transmission des vibrations sonores mais encore des circonstances dans lesquelles ces vibrations sont captées, mais de la transmission à travers la totalité de leurs répercussions sur l'individu et enfin de leur détection par le cerveau.

Or, nous estimons que l'audiométrie, telle qu'elle est conçue et pratiquée actuellement, c'est-à-dire par la détermination des seuils minima de perception, ne permet pas d'avoir la valeur réelle de l'audition d'un individu, autrement dit, la courbe de réponse véritable de son circuit auditif dans les conditions normales de perception auxquelles il est accoutumé.

Lorsque nous examinons un audiogramme, nous en déduisons que l'individu, isolé de tout bruit, perçoit normalement telle fréquence, qu'il a un déficit normal pour telle autre, mais nous ne pouvons en aucune façon nous rendre compte de la manière dont se comporte son oreille dans la vie courante.

Nous obtenons simplement une courbe de réponse particulière dans des circonstances qui n'existent pratiquement pas en temps normal sauf pour certains cas de surdité assez accentuée.

En effet, lors de l'établissement d'un audiogramme, le sujet examiné est plongé dans un profond silence. On note sur un graphique à quelle intensité il perçoit les différentes fréquences qu'on lui envoie dans l'une ou l'autre oreille.

Mais c'est là un examen purement quantitatif et qui ne permet aucune conclusion précise sur son comportement auditif normal.

Nous tenons à répéter ce que nous avons déjà exprimé au début de cet article, à savoir que nous ne contestons nullement à l'heure actuelle la validité de l'audiométrie tonale telle qu'elle est actuellement pratiquée.

Pour tirer des lois statistiques de l'examen des audiogrammes, il est absolument nécessaire que ceux-ci soient établis dans des circonstances rigoureusement identiques, et qu'il soit en aucun évident que parmi ces circonstances, le silence représente celle qui est la plus simple à réaliser et qui offre le minimum de risques d'erreurs.

C'est pourquoi cette méthode a été la première à voir le jour. Sa simplicité et son caractère absolu permettant les études comparatives, il était normal qu'elle s'impose et elle est à la base du développement actuel de l'otologie.

Mais nous pensons néanmoins que cet aspect de l'audiométrie n'est qu'un moyen de diagnostic, un procédé efficace de dépistage et de recherche reposant sur des bases solides bien que sur arbitraires sur un terrain permettant d'établir des conclusions valables sur l'état de l'audition puisqu'il isole l'oreille de son cadre réel.

Aussi notre but sera-t-il de chercher à déterminer le comportement auditif d'un individu dans les circonstances normales de son existence.

L'optique physiologique ayant une certaine avance sur l'audiologie, nous allons user d'une comparaison entre leurs éléments qui présentent des caractères communs, ceci afin de mieux préciser notre pensée.

Lorsqu'un ophtalmologiste examine l'acuité visuelle d'un individu, il cherche à savoir comment réagit l'œil de celui-ci, placé dans des conditions normales de visibilité. Et l'ambiance lumineuse de la salle d'examen sera constituée de préférence par de la lumière blanche c'est-à- dire par un mélange de toutes les fréquences du spectre visuel, à une intensité qui sera celle à laquelle l'individu est accoutumé.

Dans de telles conditions, l'examen permettra à l'ophtalmologiste de tirer des conclusions valables sur le comportement visuel courant du sujet examiné.

Imaginons maintenant que l'individu soit placé dans une chambre noire (absence de toute fréquence visuelle) et que l'on note à partir de quelle intensité lumineuse il devient capable de percevoir des plages lumineuses de couleurs différentes, c'est-à-dire de fréquences variant à l'intérieur du spectre visuel, qu'on lui présente successivement. Nous obtiendrons ainsi une « courbe de sensibilité de l'œil » aux différentes fréquences, mais cette courbe ne nous donnera en aucune façon la possibilité de préjuger du comportement visuel de l'individu dans la vie courante, de son astigmatisme ou de son hypermétropie ou de toute autre anomalie de sa vision.

Il en est exactement de même en ce qui concerne l'audiométrie.

L'audiogramme classique n'est que la courbe de sensibilité de l'oreille aux différentes fréquences sonores en l'absence de tout bruit de fond.

Ces différentes constatations nous ont amené à étudier un appareil susceptible de fournir des renseignements d'une valeur plus réelle, plus concrète sur l'audition, et qui permette, au cours de l'examen, de créer des circonstances sonores tendant à replacer l'oreille dans son domaine normal de fonctionnement.

Schéma de l'audiomètre dynamique

[Fig. 1 — Façade de l'audiomètre dynamique : deux voies symétriques (A — réglage de fréquence s du canal C1 / a — réglage de fréquence du canal C2 ; B — tarage à la fréquence 0 de C1 / b — tarage à la fréquence 0 de C2 ; C — réglage variable d'intensité C1 / c — réglage variable d'intensité C2 + interrupteur général ; D — réglage par points fixes d'intensité C1 / d — réglage par points fixes d'intensité C2 ; E — commutateur C1 (C2 ou Masking) / e — commutateur C1—C2 Masking ; F — interrupteur à pression C1 / f — interrupteur à pression C2 ou Masking ; K — commutateur 90/110 dB ; L1 — signal lumineux 110 dB ; L2 — signal lumineux 110 dB ; μA — micro-ampèremètre central].

Nous avons appelé notre appareil AUDIOMÈTRE DYNAMIQUE car il nous permet d'avoir, en quelque sorte, une valeur de l'audition et, puisqu'il n'est plus fait abstraction de toutes les perturbations extérieures et que l'excitation due à la fréquence pure se superpose à celles résultant du bruit de fond, l'oreille réagit dans ce cas comme elle en a l'habitude dans la vie courante.

On sait que les audiomètres actuellement employés se composent principalement d'un générateur basse fréquence calibré, donnant des vibrations sinusoïdales acoustiques s'étalant de 128 c/s à 12.000 c/s et d'un jeu d'atténuateurs parfaitement étalonnés et permettant de transmettre chaque fréquence à un niveau sonore variable d'une façon connue de –10 à + 100 dB pour les conductions aériennes.

En ce qui concerne les conductions osseuses, la gamme des fréquences s'étale de 128 c/s à 4096 c/s et la marge d'intensité de –10 à + 60 dB (le zéro décibel indiquant par convention le niveau auquel une oreille normale perçoit chaque fréquence en l'absence de tout bruit de fond).

L'audiomètre plus perfectionné que nous avons réalisé se compose essentiellement des éléments suivants.

Deux générateurs BF à battements G1 et G2. Rappelons pour mémoire le principe du fonctionnement d'un tel générateur. Un oscillateur HF fixe de fréquence NA et un oscillateur HF variable de fréquence NB sont couplés à un mélangeur détecteur C. À l'intérieur de C nous aurons donc les fréquences :

NA, NB, NA + NB, NA – NB

NA, NB, NA + NB sont de la H.F. et par conséquent sont sans intérêt, on les éliminera à la sortie de C à l'aide d'un filtre passe-bas. Par contre, on peut ajuster les oscillateurs A et B de façon à ce que la fréquence différentielle NA – NB soit de la B.F., que le filtre, convenablement réglé laissera passer. Si l'oscillateur B comporte un condensateur ajustable d'accord, il devient possible par la seule manœuvre de C1 de faire varier la fréquence NA – NB et de lui faire couvrir toute la bande des fréquences audibles.

[Fig. 2 — Schéma de principe : Oscillateur HF fixe (NA) → mélangeur détecteur C ← Oscillateur HF variable (NB) ; sortie de C → filtre passe-bas → BF (NA – NB)].

Les générateurs G1 et G2 sont indépendants l'un de l'autre. Ils peuvent fournir chacun une tension sinusoïdale de fréquence ajustable entre 32 c/s et 17.000 c/s.

Pour chacun d'eux, un dispositif de tarage a été prévu qui permet par une action indépendante du C/F d'accord, d'ajuster l'oscillateur variable de telle sorte que la fréquence entendue corresponde exactement à celle indiquée sur le cadran. Il suffit pour cela d'effectuer un réglage à la fréquence zéro. Si le micro-ampèremètre indique par sa déviation maximum à la fréquence zéro, l'absence d'impédance entre les deux self mesurant le courant BF, le maximum de déviation vers la zéro du micro-ampèremètre signifie que BF, le maximum de déviation vers la zéro de l'ampèremètre signifie que BF est négligeable et que l'on passe sur la fréquence zéro.

Un générateur de bruit de fond G3 fournit un son complexe composé de nombreuses fréquences audibles que l'on nomme souvent « bruit blanc », par analogie avec la lumière blanche. Dans la plupart des appareils, on a recours à la lumière blanche, à l'intérieur d'un tube de néon pour engendrer du bruit. Nous avons préféré utiliser un autre procédé.

G3 se compose d'un amplificateur à grand gain dont la tension d'entrée se réduit au souffle d'une résistance de grande valeur placée dans la grille de la première lampe amplificatrice. Le souffle ainsi produit et amplifié normalement et fournit le bruit de fond recherché.

Un commutateur permet de sélectionner à volonté l'un ou l'autre des générateurs ou de les grouper deux par deux ou les trois ensemble.

L'amplification des fréquences issues de chacun des générateurs est indépendante et un mélangeur additionne les courants qui engendrent au niveau des écouteurs des sons parfaitement définis ou bruits parfaitement identifiables (cas des sons purs émanant de G1 et de G2, par contre, pour G3 l'oscillation produite ayant une forme complexe, l'indication fournie par le micro-ampèremètre n'étant pas tout à fait rigoureuse et ne donne qu'une valeur approchée de la puissance émise).

Examinons maintenant les possibilités de cet appareil.

Tout d'abord, il permet d'obtenir une variation de l'intensité par décibel de –5 dB à + 90 dB, dans le cas d'utilisation normale.

En effet, à chaque générateur correspond un commutateur à points fixes permettant d'effectuer des variations à 5 dB et à 6 dB entre zéro et 90 dB.

D'autre part, à chacun de ces commutateurs se trouve associé un potentiomètre qui permet des variations progressives de –5 dB à + 5 dB pour réaliser à des variations d'intensité considérées, variations qui sont toutes sur le cadran du micro-ampèremètre préalablement étalonné.

Dans le cas de grande surdité, un commutateur permet d'obtenir une intensité plus forte et de monter jusqu'à 110 dB. Dans ce cas, et pour les fréquences pour lesquelles cela est nécessaire, on se sert de 4 points fixes 72 dB, 78 dB, 84 dB et 90 dB qui se trouvent augmentés de 20 dB chacun.

Grâce à cette possibilité de variation d'intensité progressive et continue, nous avons pu nous rendre compte que, contrairement à une opinion assez courante, l'oreille était capable de percevoir des variations d'intensité égale à un sous-décibel, et qu'une telle différence était suffisante pour établir un seuil d'audition avec certitude.

L'examen audiométrique commencera par un relevé de l'audiogramme tonal classique qui nous fournira ce que nous conviendrons d'appeler désormais la valeur linéaire de l'oreille. Pour ce relevé, nous utiliserons le générateur G1 seul. Ensuite, nous chercherons à obtenir l'audiogramme dynamique proprement dit en envoyant simultanément à l'oreille un bruit de fond et la fréquence pure émise par G1.

L'expérience nous a montré qu'il y avait intérêt à établir en même temps les deux audiogrammes en notant sur un même graphique le seuil linéaire, puis le seuil dynamique relatifs à une fréquence donnée.

Le bruit de conversation en général a une intensité de 35 dB ce qui correspond à une ambiance sonore courante.

Mais on pourra tracer plusieurs courbes correspondant à des intensités différentes du bruit de fond, ce qui nous donnera la valeur dynamique de l'oreille pour chacune de ces intensités.

En particulier, il sera intéressant de tracer la courbe dynamique de l'oreille d'un individu en lui injectant un bruit de fond dont l'intensité sera celle à laquelle il est accoutumé du fait de son métier par exemple.

Ces audiogrammes bénéficient d'une marge d'erreurs réduite, du fait de la précision dans l'établissement des seuils.

D'autre part, la facilité que l'on a de faire varier la fréquence d'une façon continue permet de « sonder » certaines bandes qui éveillent la curiosité de l'examinateur par une anomalie quelconque.

Grâce à cet appareil, toujours en se servant de G1 ou de G3, il devient aisé de déterminer les seuils de saturation de l'oreille.

Le nombre restreint d'audiogrammes dynamiques dont nous disposons pour le moment ne nous a malheureusement pas encore permis d'établir des hypothèses précises sur le comportement de l'oreille dans le bruit. Toutefois, les premières comparaisons effectuées tendent à prouver à quel point l'oreille réagit d'une toute autre façon lorsqu'elle n'est plus parfaitement isolée de l'extérieur.

En utilisant le générateur G1 seul, il est facile de déterminer les courbes de sélectivité de l'oreille à différentes intensités.

Enfin grâce à cet ensemble de valeurs physiologiques, il devient possible de réviser nombre de tests de fatigues auriculaires et d'en créer de nouveaux.

L'étude que nous venons d'effectuer sur ce nouvel appareil nous permet de prévoir les très nombreux services qu'il pourra rendre dans le domaine de l'audiométrie. Nous nous proposons de lui apporter quelques modifications afin de le rendre encore mieux adapté à un rôle qui sera avant tout de replacer l'oreille en cours d'examen dans les conditions normales de fonctionnement.

Nous pensons donc compléter le dispositif de transmission par l'adjonction d'un vibrateur à os qui excitera la corti osseuse en même temps que l'écouteur transmettra les vibrations au tympan, car dans le domaine de l'audiométrie dynamique, il est essentiel de ne pas séparer les deux modes de conduction.

Le réglage fixe nous permettra de répartir l'intensité sonore fournie par chacun de ces générateurs de vibrations conformément à la réalité. Ainsi, nous obtiendrons la valeur dynamique globale de l'oreille.

Nous pensons également adjoindre à cet appareil une tête de lecture magnétique qui permettra d'effectuer des recherches beaucoup plus poussées sur les rapports qui se manifestent entre les fréquences fondamentales d'un bruit complexe (forge, chaudronnerie, moteur d'avion par exemple) et les audiogrammes, classique et dynamique, des individus soumis d'une façon régulière à de tels bruits.

L'audiogramme classique sera affecté normalement.

Quant à l'audiogramme dynamique, il sera établi comme à l'habitude, mais en remplaçant le bruit de fond fourni habituellement par G3 par la restitution d'un enregistrement pris dans une ambiance sonore identique en nature et en intensité à celle à laquelle le sujet examiné est habitué.

Nous aurons ainsi trois sources d'éléments de comparaison : l'audiogramme classique, l'audiogramme dynamique pris dans des circonstances correspondant à la réalité et le spectre sonore du bruit transmettant (que nous aurons probablement analysé).

Nous sommes persuadés que par cette comparaison, nous obtiendrons des résultats intéressants dans le domaine des surdités professionnelles ainsi que des indications précieuses sur les moyens éventuels d'y remédier.

Nous espérons avoir donné ici une idée de ce que l'on est en droit d'attendre de ce nouvel appareil et du principe qui l'a rendu nécessaire. Et nous pensons qu'ils pourront prochainement enrichir de chapitres nouveaux cette science toute neuve qu'est l'audiologie.


Source : Tomatis A., « L'audiomètre dynamique », Bulletin du Centre d'Études et de Recherches Médicales de la S.F.E.C.M.A.S., septembre 1953, p. 76-86. Bulletin dirigé par le Dr J.-R. Rounon. Document numérisé provenant des archives personnelles d'Alfred Tomatis. Transcription respectant la pagination et les particularités de l'original (typographie, schémas).

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L'oreille directrice — Bulletin SFECMAS, juillet 1953

Deuxième texte d'Alfred Tomatis dans le Bulletin du Centre d'Études et de Recherches Médicales de la S.F.E.C.M.A.S., daté de juillet 1953 (huit pages, paginé 68-75). Tomatis y explicite pour la première fois la notion d'oreille directrice en analogie avec l'œil directeur des ophtalmologistes : un individu donné possède une oreille qui dirige en règle l'émission vocale, « la droite chez le droitier, la gauche dans le cas d'un gaucher ».

L'article décrit le dispositif d'écoute monaurale qui révèle l'oreille directrice ; il met en relation le bégaiement avec le retard trans-cérébral introduit lorsque l'oreille non directrice prend la commande (référence à la « delayed feedback » de Bernard S. Lee aux Signal Corps Engineering Laboratories du New Jersey) ; il ouvre enfin sur la rééducation des troubles phonatoires par sollicitation de la latéralité auditive.

BULLETIN DU CENTRE D'ÉTUDES & DE RECHERCHES MÉDICALES DE LA S.F.E.C.M.A.S.

Juillet 1953

L'OREILLE DIRECTRICE

par le Docteur TOMATIS
Directeur adjoint du laboratoire de recherches de la S.F.E.C.M.A.S.

À la suite de diverses observations dont l'exposé sortirait du cadre de l'étude que nous entreprenons ici, les ophtalmologistes ont été amenés à constater que les rôles de chacun des deux yeux d'un individu n'étaient pas absolument identiques lors de l'accomplissement du processus normal de la perception visuelle. L'un des deux yeux possède en effet un rôle prépondérant, et ceci dans tous les cas, qui est de diriger en quelque sorte les opérations visuelles de l'individu et leurs incidences sur le système nerveux.

De ce fait, l'œil ainsi défini a reçu la dénomination d'« œil directeur ».

On le constate très facilement en demandant à un individu de viser, à l'aide de son index, un point situé à quelques mètres de distance. Pour viser, l'individu fermera instinctivement l'œil non directeur et, s'il y a vise avec les deux yeux, le résultat sera le même, l'index restera dans l'alignement du point visé et de l'œil directeur.

Dès lors, la question pouvait se poser de savoir si cette dissymétrie constatée dans le domaine de la vision n'avait pas son équivalent dans le domaine auditif.

Les études que nous avons entreprises sur différents problèmes de la phonation que nous avons considérés en fonction de leurs rapports avec l'audition (bégaiement, troubles de la voix...) nous ont conduit à mettre en évidence une disposition analogue des rôles respectifs de chacune des deux oreilles et d'établir la règle suivante : « chaque individu possède une oreille directrice, la droite chez le droitier, la gauche dans le cas d'un gaucher ».

Comme nous le verrons par la suite, cette constatation établie sur des faits indiscutables, présente un très grand intérêt, tout du point de vue de la recherche médicale que du point de vue thérapeutique.

Nous aborderons notre étude par une description rapide de l'appareillage, très simple d'ailleurs, qui nous est nécessaire.

Il se compose essentiellement d'un microphone, branché à l'entrée d'un amplificateur basse-fréquence à courbe de réponse linéaire qui débite sur deux écouteurs.

Ce dispositif permet à un individu parlant ou chantant dans le microphone, de s'entendre instantanément, à l'aide des deux écouteurs ; ceci à un niveau sonore déterminé par le degré d'amplification.

Examinons les réactions de la voix d'un chanteur en fonction des possibilités d'audition que nous lui imposons.

Le gain de l'amplificateur est réglé de façon à ce que l'audition à travers les écouteurs corresponde à l'audition normale (sans écouteurs).

Dans ces conditions, si le chanteur place :

  1. Les deux écouteurs sur ses oreilles : il chante normalement et on ne constate aucune modification dans la qualité de son chant.
  2. Un écouteur sur son oreille droite, l'oreille gauche étant bouchée : nous obtenons encore une fois le même résultat, c'est-à-dire une émission parfaitement normale de la voix chantée.
  3. Un écouteur sur son oreille gauche, l'oreille droite étant bouchée : on remarque alors subitement une altération de la voix qui devient plate, monocorde, sans musicalité. L'individu se met à chanter faux en même temps que l'on note un ralentissement du rythme mélodique.

L'expérience réalisée concerne le cas d'un droitier et prouve à quel point le rôle joué par son oreille droite est fondamental.

Si l'on recommence l'épreuve avec un gaucher, nous constatons que la voix ne se modifie que lorsque le sujet s'entend avec la seule oreille droite, c'est-à-dire lorsque on élimine son oreille directrice.

Ainsi, on peut déduire de cette expérience que seule l'oreille directrice permet le contrôle de l'expression, de la justesse et du « tempo » lors de l'émission chantée. C'est elle qui dirige la voix. Elle permet au chanteur de régler la qualité de son émission à chaque instant. Si une perturbation quelconque vient entraver son fonctionnement, la perte de contrôle entraîne immédiatement une modification dans l'émission de la voix.

Nous avons ensuite réalisé une autre expérience, cette fois sur la voix parlée. Cette expérience donne également une idée bien nette de la prédominance d'une oreille chez chacun de nous.

On procède de la façon suivante : le sujet parle devant un micro et s'entend par retour à l'aide de deux écouteurs. En pratique alors une sorte d'éblouissement auditif en envoyant dans son oreille directrice un son pur de 1 000 à 2 000 cs, à une intensité de 100 dB pendant une durée de 30 secondes environ, suivant la résistance de l'individu à la fatigue auditive.

Cette épreuve provoque dans l'oreille un traumatisme suffisant pour modifier la courbe audiométrique pendant un temps qui varie d'une minute à un quart d'heure, selon les possibilités de récupération du sujet. Ce traumatisme suffit à éliminer l'oreille directrice et l'on obtient immédiatement un ralentissement très net de la parole.

De plus, lorsque le sujet s'efforce de lutter contre ce ralentissement dont il a tout de même conscience, il se met à bégayer d'une façon caractéristique.

Par contre, si l'on recommence l'expérience en éblouissant l'autre oreille, aucun des phénomènes que nous venons de décrire ne se produit et l'émission parlée reste tout à fait normale.

Ainsi, nous avons pu mettre en évidence l'existence d'une oreille directrice et le rôle très important qu'elle joue dans le circuit cochléo-phonatoire.

Essayons maintenant de déterminer les éléments qui caractérisent cette oreille directrice.

Les courbes audiométriques traduisent en général une hyperacousie relative de l'oreille directrice par rapport à l'autre oreille, principalement dans la bande des fréquences dites « conversationnelles ». Supposons maintenant qu'il n'en soit pas ainsi. Des examens que nous avons effectués sur de nombreux sujets, nous avons pu conclure que cette condition était nécessaire mais non suffisante pour entraîner l'apparition de certains troubles phonatoires tels que la bradylalie ou le bégaiement.

En effet, parmi les individus que nous avons examinés et qui présentaient de tels troubles, tous les droitiers (oreille droite directrice) présentaient une hyperacousie gauche et tous les gauchers une hyperacousie droite.

Cette observation nous a permis d'axer, d'une façon beaucoup plus précise, nos recherches sur l'oreille directrice.

En effet, partant du principe que les mêmes effets ont les mêmes causes, nous avons pris comme base de nos recherches les résultats acquis dans le domaine du bégaiement artificiel.

Le Docteur DUPON-JERSEN nous a présenté, il y a quelques temps, les expériences de « delayed feed back » ou « voix retardée » de ce servant de l'appareillage de Bernard S. LEE des Signal Corps Engineering Laboratories de New Jersey, permettant d'obtenir dans certaines conditions un bégaiement artificiel.

L'appareillage se compose d'un enregistreur magnétique, d'une tête lectrice, d'un micro et d'un casque d'écoute.

Le principe de l'expérience est le suivant : on fait entendre à un individu sa propre voix en lui transmettant dans les oreilles avec un certain retard par rapport à l'émission. Il parle dans le micro avec les oreilles munies du casque, et s'entend en retour à l'aide du casque.

Pour enregistrer ce résultat, on enregistre la voix sur un support magnétique, la tête lectrice est mobile le long d'une barre horizontale et on peut faire varier la distance qui la sépare de la tête enregistreuse.

Connaissant la vitesse de défilement du support magnétique et la distance des deux têtes, on obtient immédiatement la valeur du décalage de temps provoqué entre l'émission et la réception de la parole.

On peut résumer les résultats obtenus de la façon suivante.

Les retards trop minimes, inférieurs à 0,1 par exemple, n'entraînent que peu de modifications, de même que les retards trop longs de l'ordre de 0,4 à 0,5 seconde. La seule gêne observée dans ces cas se traduit par une légère bradylalie et un ralentissement du rythme d'émission.

Par contre, si le retard provoqué se situe entre 0,10 et 0,20 seconde, les troubles deviennent très importants. Ils atteignent un maximum pour une valeur de 0,15 seconde et ce qui nous a frappé, lorsque l'épreuve est effectuée avec un tel retard, le sujet éprouve d'abord les mêmes troubles que dans le cas précédent.

Si l'épreuve se poursuit, l'élocution se ralentit de plus en plus ; un premier achoppement apparaît, puis un second et pour finir, c'est le bégaiement qui s'installe et contre lequel sa volonté est impuissante.

Le bégaiement ainsi provoqué conserve souvent un caractère rémanent durant quelques heures (nous en avons fait l'expérience personnelle).

La réaction à cette épreuve n'est pas identique chez tous les sujets. Effectivement, 20 % seulement aboutissent au bégaiement tandis que les autres, en réserve qu'un ralentissement du rythme plus ou moins normal. Chez ces bègues artificiels nous notons une forte majorité de femmes et d'enfants. Les femmes en effet, résistent mieux à l'épreuve ce que d'ailleurs nous justifierons par la suite.

En établissant une comparaison entre les éléments caractéristiques des deux formes de bégaiement que l'on vient de voir (naturel et artificiel) on peut formuler l'hypothèse suivante :

L'hypoacousie relative de l'oreille directrice d'un individu semble entraîner un certain retard entre le moment où cet individu émet un son au moment où il lui est possible de contrôler ce son, c'est-à-dire entre l'émission et le déclenchement des réflexes consécutifs à l'audition.

Cette hypoacousie, si légère soit-elle, semble éliminer particulièrement l'oreille directrice du circuit cochléo-phonatoire normal.

Mais la question qui se posait alors était de savoir de quelle façon cette élimination de l'oreille directrice pouvait provoquer l'apparition d'un retard dans le contrôle de l'émission de la voix.

Reproduisons schématiquement le circuit cochléo-phonatoire normal.

        Centre auditif droit ─────► Centre auditif gauche
                                        │
                                  Centre phonatoire
                                        │
                                     CERVEAU
                                        │
                                    Contrôle
                                        │
        Oreille droite          Oreille gauche
                ▲                       ▲
                └───────────┬───────────┘
                  Organes phonatoires

(Schéma 1 — Circuit cochléo-phonatoire normal : cas d'un droitier. Le son émis par les organes phonatoires parvient à l'oreille directrice — l'oreille droite ; il est dirigé vers le cerveau gauche au niveau de l'audition voisin du centre phonatoire qui est sous son contrôle. Ce contrôle terminé, l'influx nerveux descend vers les organes phonatoires et dirige l'émission.)

Si l'oreille directrice n'est pas utilisée pour régler le contrôle phonatoire, ce contrôle tombe alors sous la dépendance de l'autre oreille, c'est-à-dire de l'oreille gauche.

        Centre auditif droit          Centre auditif gauche
                ▲                              │
                │            CERVEAU            │
                │                              │
                │           Contrôle            │
                │                              ▼
        Oreille droite              Oreille gauche
                                        ▲
                                        │
                              Organes phonatoires

(Schéma 2 — Circuit avec oreille directrice gauche, donc non utilisée par le droitier : le son capté par l'oreille gauche est conduit au cerveau droit, niveau du centre auditif ; la réaction, une fois le contrôle terminé, doit retourner au centre phonatoire gauche, d'où l'influx nerveux redescend alors vers les organes phonatoires comme précédemment.)

Examinons ce qui se passe dans ce cas : le son capté par l'oreille gauche est conduit au cerveau droit, au niveau du centre auditif ; la réaction, une fois le contrôle terminé, doit retourner au centre phonatoire gauche, d'où l'influx nerveux redescend alors vers les organes phonatoires comme précédemment.

La différence essentielle entre les deux processus envisagés ci-dessus réside dans l'irrégalité des trajets empruntés par l'influx nerveux.

1er cas : Le centre auditif gauche et le centre phonatoire sont tous deux situés dans la partie gauche du cerveau. Nous avons vu précédemment qu'ils étaient proches voisins. L'influx passera donc de l'un à l'autre presque instantanément.

2e cas : (hypoacousie de l'oreille droite) le centre auditif droit n'a pas de relais à l'oreille gauche. Mais le centre phonatoire, lui, est toujours à gauche du cerveau, du centre phonatoire, puisque le sujet est droitier. Ainsi, l'influx devra traverser le cerveau pour passer de l'un à l'autre. Ce transfert trans-cérébral entraîne, comme on peut le voir, inévitablement, en examinant les deux schémas, une disparité dans la longueur du circuit, égale à la distance « centre auditif droit—centre phonatoire gauche ». Car nous pouvons admettre que les trajets (oreille gauche-centre auditif droit) et (oreille droite-centre auditif gauche) sont égaux. De plus, la dernière partie du circuit, du centre aux organes phonatoires, est identique dans les deux cas.

L'hypothèse que nous proposons, à la suite de cet exposé, est donc la suivante : Le transfert trans-cérébral, trajet supplémentaire imposé à l'influx nerveux du fait de l'hypoacousie de l'oreille directrice, provoque un retard dont la valeur dépend de l'individu, qui a pour effet de dévider le contrôle de l'émission de la voix et qui est par conséquent susceptible dans certains cas, de provoquer l'apparition de troubles phonatoires. On peut également supposer que la nature de ces troubles dépend du retard apporté.

Ainsi, nous pouvons définir l'oreille directrice chez un individu comme étant celle qui permet le contrôle de l'émission de la voix avec un retard minimum, autrement dit, comme celle dont la transmission au centre phonatoire moteur emprunte le chemin le plus rapide.

Dès lors, il est possible de mesurer la durée du transfert trans-cérébral en neutralisant son oreille directrice jusqu'à l'obtention de troubles phonatoires.

Ensuite, grâce au « delayed feed back » on cherche à obtenir les mêmes troubles.

La conclusion est qu'à ce moment-là le retard apporté du fait du transfert trans-cérébral correspond au décalage de temps « émission — réception » dû à l'appareil s'étend, bien entendu, à la seule conduction aérienne. C'est qui explique que les femmes présentent moins de troubles phonatoires que les hommes. Elles gardent en cas d'hypoacousie de l'oreille directrice une possibilité d'auto-contrôle cochléo-phonatoire par conduction osseuse grâce au pourcentage d'harmoniques élevés que leur voix détient et qui s'étale sur une large bande dépassant 2 000 cs.

La mise en évidence de l'existence de l'oreille directrice et de l'importance du rôle qu'elle joue dans le circuit cochléo-phonatoire nous a déjà permis d'obtenir des résultats probants dans le domaine de la rééducation des sujets présentant des troubles phonatoires.

Nous sommes certains que cette idée nouvelle trouvera nombre d'autres applications, en particulier dans l'étiologie de certains troubles tels que la diplacousie, qui jusqu'à présent, n'ont pas pu être déterminés avec précision.

Il sera également intéressant d'étudier les rôles relatifs de l'oreille directrice et de l'autre oreille dans la perception du « relief sonore ».

Ce principe offre donc de nouvelles possibilités à l'audiologie, tant dans le domaine thérapeutique que dans celui de la recherche.


Source : Tomatis A., « L'oreille directrice », Bulletin du Centre d'Études et de Recherches Médicales de la S.F.E.C.M.A.S., juillet 1953, p. 68-75. Document numérisé provenant des archives personnelles d'Alfred Tomatis.

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