La phonosensibilité et les tests d'écoute (Feldman, Bordeaux 1981)
La phonosensibilité et les tests d'écoute. Pourquoi le test d'écoute traditionnel — limité à la voie aérienne et aux réactions verbales — passe-t-il à côté de l'essentiel ? Présentation d'un test de phonosensibilité multi-modal élaboré sous le patronage de l'AFAPP.
L'importance et les limites des tests d'écoute
Les tests d'écoute ont une importance capitale dans les divers domaines de l'acousticothérapie, car ils sont l'instrument fondamental dans le processus de diagnostic et le guide principal pour l'établissement des démarches thérapeutiques.
L'objectif d'un test d'écoute est de mesurer et d'interpréter la réactivité de l'organisme à un stimulus sonore injecté à travers l'oreille. Le stimulus peut être de nature pure, linguistique ou musicale, d'une durée variable et généré à une intensité aussi variable. Les divergences entre la nature acoustique et significative du stimulus, et les réactions extériorisées (classiquement verbales ou graphiques) du sujet, sont interprétées par la suite comme d'origine organique, fonctionnelle ou psychologique.
Le test indique l'existence d'un processus pathologique dans la modalité sensorielle auditive et — en identifiant grosso modo la nature du processus — il aide à programmer le traitement clinique. L'application périodique du test permet d'interpréter la progressivité et l'efficacité des démarches cliniques.
Les limitations des tests traditionnels
L'importance du test d'écoute est donc indiscutable. C'est justement le rôle central du test d'écoute qui impose des conditions assez strictes sur son organisation et son contenu. Quelques limitations se manifestent dès le départ :
- Les tests d'écoute traditionnels se bornent à injecter le son exclusivement par voie auditive, et de préférence par conduction aérienne.
- Les stimuli sont très souvent limités au ton pur, au discours linguistique global ou au discours musical global.
- Les réactions extériorisées du sujet sont caractéristiquement restreintes aux modalités verbales et graphiques.
Or, on sait que toute la surface du corps est jalonnée de terminaisons sensorielles sensibles aux stimuli vibratoires et sonores. Tout en admettant l'adaptation spéciale de l'oreille à la tâche de la réception sonore, il est néanmoins vrai que tout le corps est, dans un sens, phonosensible.
La phonosensibilité du corps entier
La dépolarisation des neurones phonosensibles à la surface du corps implique la possibilité d'une réaction corporelle au son dans le circuit des réflexes autonomes — dont le cerveau ne prend conscience que postérieurement. Le message qui arrive à la conscience est déjà complexe, car il comporte l'élément sonore et les sensations de l'action réflexe sur les grandes fonctions neuro-physiologiques. C'est-à-dire que le stimulus sonore originel a été filtré par toute une série de messages entéroceptifs complémentaires et presque simultanés.
À leur tour, le processus entéroceptif et les altérations produites sur les grandes fonctions libèrent des quantités de neuro-médiateurs dont l'effet sur l'activité électro-chimique du cerveau affecte la réception auditive et l'interprétation du message sonore. En bloquant expérimentalement la phonosensibilité des voies nerveuses au-delà de l'oreille, le son reçu par voie auditive semble provoquer ces réponses involontaires dont la proprioception a un effet direct sur l'activité corticale.
Il est nécessaire d'insister sur la nature « non intellectualisable » de ces réactions nées dans l'entéroception, car leur action sur l'expression verbale et graphique du sujet est extrêmement subtile. En revanche, leur action est directement mesurable moyennant la myographie, la cardiographie, la galvanométrie et techniques associées.
Le rôle de l'émetteur
Tout message sonore complexe — comme les messages linguistiques ou musicaux — permet au minimum deux niveaux d'analyse : sémantique et acoustique. Le message sera interprété (et les réactions seront programmées) par le sujet non seulement en fonction de ses codes culturels et de ses expériences vécues, mais aussi en fonction de la proprioception des réactions involontaires et des altérations sur les grandes fonctions neuro-physiologiques produites par les éléments sonores individuels contenus dans le message.
Cela explique pourquoi on observe des réactions différenciées chez un seul sujet à la suite de la réception d'un message dont le contenu significatif reste stable, mais dont l'émetteur change. La même phrase musicale chantée par un homme, et après par une femme, détermine des réactions différentes chez le même sujet. Ce même phénomène a été observé par rapport aux messages linguistiques, et — dans un degré moins dramatique — par rapport aux sons structurés.
D'autres facteurs interviennent dans ce processus :
- le contenu significatif du message ;
- le style linguistique ou musical du message ;
- les liens de famille ou d'amitié entre le sujet et l'émetteur ;
- la forme de l'injection sonore : par casques, par vibreur, dans le milieu aérien, dans un milieu aquatique, etc.
Le Test de Phonosensibilité (AFAPP)
En considération de ces faits, le test d'écoute devient en effet un test de phonosensibilité. Pour mieux orienter notre étude des éléments composant un tel test, voici les feuilles de dépouillement d'un test élaboré sous le patronage de l'Association Française d'Audio-Psycho-Phonologie.
Les neuf catégories de stimulus
- Sons purs (audiométrie classique).
- Langage (voix inconnue) — tests SRT, SDL, MCL/TD.
- Son non structuré (bruits divers).
- Son structuré (sons identifiables : verre cassé, klaxon…).
- Musique convergente (sécurisante).
- Musique divergente (insécurisante).
- Timbres de voix parlée : mère, père, frères/sœurs, personnel thérapeutique.
- Timbres de voix chantée : Soprano, Alto, Ténor, Basse (S/A/T/B), et combinaisons (SATB).
- Timbres instrumentaux : percussion, bois, cordes, cuivres, piano, orgue.
Trois modalités d'injection
Chacun de ces stimuli est injecté trois fois selon trois modalités :
- CA (Conduction Aérienne) — par écouteurs, voie auditive classique. Note : le simple fait de poser des écouteurs sur un sujet provoque déjà des altérations physiologiques et psychologiques importantes (rythmes cardiaque et respiratoire, sentiments de renfermement et d'angoisse). Un test exclusivement par CA risque de présenter des données déjà transfigurées par le simple effet du port des casques.
- CO (Conduction Osseuse) — par vibreurs crâniens. La pression sur diverses parties du crâne peut évoquer des réponses non auditives, comparables à celles observées avec les casques.
- CC (Conduction Corporelle) — c'est ici la véritable innovation. Plusieurs techniques :
- Vibreurs sur les grands plans osseux — colonne, sternum — ou sur les grandes cavités creuses (abdomen).
- Baignoire vibrante — vibreurs sur les faces externes d'une baignoire à eau tiède dans laquelle le sujet est plongé. Précis mais coûteux ; objections psychologiques (nudité, pudeur) et milieu liquidien non habituel.
- Canapé pneumatique — le sujet s'allonge sur un canapé en plastique gonflable, vibreurs externes, ondes sonores se propageant dans le milieu aérien intérieur. Mesures effectuées dos et ventre. Compromis le plus pratique : amplification moindre que pour la transmission liquidienne, problèmes psychologiques moins notables.
Les neuf catégories de stimulus en détail
1. Sons purs : l'audiométrie
Cette première catégorie appartient au domaine de l'audiométrie classique. Les résultats — par conduction aérienne et osseuse — sont indiqués sur un audiogramme standard.
2. Langage
Trois tests destinés à déterminer la capacité du sujet pour la perception du langage :
- SRT (Speech Reception Threshold) — seuil d'intensité nécessaire pour reconnaître une liste de mots de deux syllabes.
- SDL (Speech Discrimination Level) — seuil pour reconnaître une liste représentative de phonèmes maternels (généralement, seuil = 50 % de réponses correctes).
- MCL/TD (Most Comfortable Level / Threshold of Discomfort) — niveau de tolérance, qui se trouve normalement entre 50 et 70 dB au-dessus du SRT.
Pour un patient qui n'est pas capable de répéter — par exemple un enfant — il est possible de lui donner une série graphique pour le mot en question, ou de lui demander d'écrire ou de dessiner chaque mot.
3 et 4. Sons non structurés et structurés
Les sons sont enregistrés sur bande magnétique à 0 audiométrique et injectés par voie aérienne à travers l'audiomètre. Les réponses atteignent le seuil quand le sujet devient capable d'identifier chaque son — en verbalisant ou par rapport aux dessins.
5 et 6. Musique convergente et divergente
Ces catégories visent les réactions du sujet à un stimulus musical — variables selon l'organisation mélodique, harmonique, rythmique et instrumentale du morceau. Distinction entre :
- la haute réactivité sécurisante (musique convergente) : tons fondamentaux de la ligne mélodique se trouvant dans les bandes passantes de la voix humaine parlée, structure mélodique simple, structure harmonique majeure, modulations dynamiques peu nombreuses ;
- la haute réactivité insécurisante (musique divergente) : tons fondamentaux extra-bandes de la voix parlée, structure mélodique complexe, structure harmonique mineure ou dissonante, modulations dynamiques fréquentes.
Quelques remarques :
- La musique jouée par un ensemble d'instruments à cordes est convergente ou divergente selon ces paramètres ; jouée par un ensemble d'instruments à vent, elle est divergente par définition.
- La musique jouée sur un instrument soliste non harmonisant et sans accompagnement : la réaction convergente est admise lorsque la ligne mélodique se trouve dans l'octave supérieure ou inférieure à l'octave des bandes passantes de la voix parlée.
- Pour réduire les réactions faussées, on évite l'utilisation de musique excessivement associée à un contexte socio-culturel particulier (marches militaires, génériques de l'audiovisuel). Berceuses et folklore sont réservés au programme thérapeutique.
- Les stimulations musicales sont injectées sans filtrage pendant le test (le but est d'évaluer la réponse globale). Le filtrage sélectif est en revanche utilisé dans les démarches thérapeutiques.
7. Timbres de voix parlée familière
Cette catégorie s'occupe des caractéristiques des voix des personnes avec lesquelles le sujet vit une relation affective spéciale : mère, père, frères, sœurs, et — s'agissant d'un patient déjà en traitement — le personnel clinique directement chargé de son cas.
8. Timbres de voix chantée
Les morceaux choisis sont normalement des chansons folkloriques du pays d'origine du patient pour éviter l'intellectualisation du contenu musical. Quatre tessitures isolées ou combinées : Soprano (S), Alto (A), Ténor (T), Basse (B), et la combinaison SATB.
9. Timbres instrumentaux
Un même morceau est joué par les divers instruments — percussion, bois, cordes, cuivres, piano, orgue. On choisit les mélodies des chansons folkloriques pour fixer l'attention du sujet sur le timbre caractéristique de chaque instrument ou groupe d'instruments.
L'importance de la réactivité différentielle du sujet par rapport au timbre instrumental ou vocal n'a pas été suffisamment appréciée. Exemple : un sujet qui accepte sans réactivité anormale un morceau joué au hautbois mais qui réagit de façon extraordinaire au même morceau joué à l'orgue — instrument qu'il associe à une réaction phobique liée à son expérience religieuse d'enfance.
Dans toutes les catégories du test, les stimuli sont injectés à « zéro audiométrique » et sans filtrage — ces variables étant réservées aux démarches thérapeutiques.
Les dix catégories de réponse mesurées
L'organisme réagit au stimulus sonore d'une façon beaucoup plus variée que les seules réactions verbales et graphiques traditionnellement mesurées. Les dix catégories principales de réponse sont :
- La réaction graphique — différenciée entre écriture et dessin. L'écriture, étant une activité de très haute coordination oculaire-manuelle, subit sous stimulus sonore des altérations subtiles calligraphiques difficilement réprimables consciemment. Pour le dessin : exploitation du champ offert, choix de l'instrument graphique, composition chromatique, nature des traits, contenu figuré.
- Les réactions motrices structurées — le sujet effectue une série d'activités psychomotrices (associations de formes géométriques) sous stimulation sonore. Paramètres : temps réactif, temps global, qualité des réponses.
- Les réactions motrices volontaires — le sujet est invité à se déplacer librement et à s'accommoder dans les postures de son choix. Évaluation par rapport au rythme, à la vitesse, à l'intentionnalité des mouvements et au stéréotypage des postures.
- Les réactions verbales — le sujet verbalise librement pendant l'injection sonore. Discours enregistré, analysé selon l'échelle de Pittenger.
- L'EEG — moyennant l'électro-encéphalographie, l'activité spontanée des grandes cellules pyramidales des couches IV et V du cortex est analysée.
- L'activité cardiaque.
- L'activité respiratoire.
- L'activité thermique du corps. (Les altérations cardiaque, respiratoire et thermique au stimulus sonore affectent le métabolisme général de l'organisme — dont le métabolisme cérébral, particulièrement essentiel dans l'équilibre des états psychiques.)
- La réaction motrice involontaire — le son produit des réactions involontaires sur la musculature lisse, en partant de la dépolarisation des terminaisons nerveuses cutanées et en passant par les arcs réflexes. Réflexes perçus proprioceptivement par l'organisme, traduits en altérations mesurables sur les paramètres des grandes fonctions.
- L'étude biochimique — prélèvements de sang et d'urine pendant l'injection sonore, permettant d'identifier les neuro-médiateurs affectés par le stimulus sonore et — par là — d'identifier partiellement la nature des éventuels blocages manifestés par le sujet dans le système nerveux central. L'étude de la psychochimie est toujours incomplète, mais son importance est indiscutable.
Effet de la pose des casques (illustration expérimentale)
Pour montrer l'importance de la modalité d'injection, voici une expérience simple : une pose de casques (sans aucun stimulus sonore) pendant trois minutes, sur onze sujets, mesurée sur trois plans :
- Plan physiologique — rythme cardiaque : sept sujets ont manifesté une augmentation, un seul reste insensible, un a manifesté une diminution.
- Plan psychomoteur — temps d'exécution d'une simple tâche d'association de formes géométriques : deux sujets ont amélioré leur temps, huit l'ont détérioré, un seul reste insensible.
- Plan psychologique — manifestations verbalisées d'état d'âme.
Un test de phonosensibilité effectué exclusivement par voie aérienne sous casques risque donc de présenter des données déjà transfigurées par le simple effet de la pose des écouteurs. L'exploitation des voies osseuse et corporelle ne sert pas seulement à élargir le test d'écoute par les voies disponibles pour injecter le son — elle contrôle aussi l'interférence de la modalité d'injection dans les résultats.
Conclusion
L'utilisation du test de phonosensibilité jusqu'au présent permet d'affirmer qu'il :
- Semble combler les lacunes des paramètres mesurés dans les tests d'écoute traditionnels — paramètres dont l'importance est pourtant fondamentale.
- Fournit des données concernant les réactions spécifiques d'un sujet à un stimulus sonore — dont l'exactitude et l'ampleur semblent assurer des bases fiables pour l'élaboration d'un programme thérapeutique acoustique individualisé, selon la nature de l'affection ainsi que selon la personnalité toujours unique du patient.
Ce test de phonosensibilité a été utilisé dans plusieurs pays, dans des conditions très variées et dans divers domaines : rééducation, psychiatrie, psychologie clinique, acousticothérapie. Un résumé statistique des expériences est disponible chez l'auteur.
— Dr David Feldman, 8 rue du Général Koenig, 33600 Pessac. Communication au Congrès de l'AFAPP, Bordeaux, 22 novembre 1981. Voir aussi du même auteur : Introduction à la musicothérapie (Bruxelles : Institut International d'Éducation Spécialisée, 1979) ; Bases psycholinguistiques de l'apprentissage de la lecture et de l'écriture (1978).
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