Nouveaux moyens de mise en condition psychologique des sportifs (INSEP 1974)
Nouveaux moyens de mise en condition psychologique des sportifs : comment l'oreille — et tout particulièrement la musculature de l'oreille moyenne — peut-elle devenir un facteur déterminant de l'entraînement, à côté du muscle, du souffle et de la technique ?
Introduction
Je vais vous parler de techniques permettant d'augmenter les conditions physiologiques et psychologiques des sportifs.
Je le fais d'autant plus volontiers — et cela me sera d'autant plus facile — qu'il s'agit d'un entraînement musculaire. Vous êtes tout particulièrement informés de ces problèmes ; aussi suivrez-vous d'autant mieux mon exposé qu'il s'agit de devenir, à un moment donné, en quelque sorte maître de la musculature de l'oreille, jusqu'à en être un athlète.
L'oreille a en effet deux petits muscles toujours présents :
- le muscle du marteau, qui a pour fonction de tendre le tympan ;
- le muscle de l'étrier, qui doit régler les pressions de l'oreille interne — laquelle est une vésicule liquidienne.
Les avantages que doit en tirer celui qui a la chance de devenir le maître de cette musculature sont innombrables. Ces muscles intéressent :
- la latéralité (et la dyslatéralisation) ;
- la mémoire ;
- la concentration ;
- l'attention ;
- l'auto-contrôle ;
- la fatigabilité ;
- les tendances dépressives ;
- les difficultés relationnelles avec l'autre — au sein d'une même équipe.
À la suite de quinze années de recherches mais aussi d'applications pratiques sur des milliers de cas, nous pouvons aujourd'hui affirmer que nos techniques audio-psycho-phonologiques nous permettent — par une série de tests originaux — d'enregistrer non seulement la latéralité d'un sujet, mais aussi d'obtenir des courbes nous donnant des indications précieuses sur son psychisme.
Et plus encore : par des injections sonores, nous pouvons modifier ces courbes :
- en latéralisant le corps au maximum, permettre d'atteindre plus vite la technicité et l'efficacité dont le sportif a besoin ;
- parallèlement, déclencher une recharge neuronique provoquant une réserve d'énergie, une concentration nerveuse plus grande, et une capacité de directivité accrue.
I. L'image du corps
L'image du corps, chez le sportif, est ce qui lui permet d'avoir la notion d'un instrument mis à sa disposition — un instrument qui est le corps lui-même, et qui lui permet de jouer.
Chaque individu, à un moment donné, a la notion d'exister à travers son corps. Cette image se construit à partir de ce qui fonctionne le mieux : ce peut être la tête, ce peuvent être aussi les pieds. Chez le footballeur, par exemple, l'image du corps privilégie davantage les membres inférieurs que chez l'intellectuel qui reste toute la journée enfermé dans son cabinet de travail. Chez le tireur à l'arc, c'est à un niveau autre que se situe la plus grande maîtrise neuronique.
Dans une certaine mesure, l'image du corps du footballeur intègre le ballon ; celle du tireur à l'arc, l'arc. Il y a véritablement interaction du mental et du corps.
Il se trouve que chaque fois qu'un sujet est obligé de rentrer dans l'image de lui-même, il ne peut prendre que les trajets existants qui sont les trajets de ses nerfs. C'est le système nerveux qui donne la sensibilité à l'appareil osseux, au paquet musculaire qui va être mis à contribution pour pratiquer un sport. Ainsi le joueur très exercé habite pleinement son corps ; par sa volonté, il peut jongler jusqu'à la précision extrême du jeu de tous ses membres.
De très anciennes théories avaient enregistré ces processus. Par exemple, le Zen pour le tir à l'arc : le tireur finit par être la flèche elle-même ; son image du corps est alors tellement élaborée, tellement complète, qu'il arrive à intégrer l'arc, la flèche et même la cible. Il en est de même dans le tir aux armes à feu, quand l'on atteint le niveau du « tir instinctif ».
Mais sans aller jusqu'aux théories du Zen — quand vous êtes en voiture, vos limites s'étendent à l'empattement de la voiture sur la route ; vos roues sont intégrées, le volant fait partie de vous. Regardez d'ailleurs avec quelle habileté on peut faire marche arrière, marche avant, alors que de prime abord cela paraît presque impossible. C'est parce que nous avons intégré dans notre image, l'image de l'automobile. Si nous changeons de voiture, c'est plus difficile : il faudra nous réhabituer.
Cette intégration idéale, nous avons maintenant des moyens de la créer, de la faciliter, de la développer.
II. La latéralisation
Nous vérifions d'abord, par des tests de latéralité, si l'individu a une bonne maîtrise de toutes ses coordinations. Les épreuves portent sur :
- le langage : mobilité de la face ;
- les impulsions : membres supérieurs, membres inférieurs, pince, tronc ;
- la désignation du schéma corporel : sur soi (oreille, nez, œil, main, bouche), sur autrui (oreille, main, œil, main) ;
- l'auto-information : audition (épreuve à la consultation, épreuve électronique), vision (cône ABC, tube-rouleau, carton percé) ;
- l'activité de la main : écriture courante et simultanée, dessin, précision (enfiler une aiguille, couper avec des ciseaux, embobiner du fil), force (lancer une balle, enfoncer un clou, tenir un parapluie), vitesse (battre les cartes, distribuer les cartes, diadococinésie), spontanéité (se peigner, faire au revoir, donner un coup de poing) ;
- l'activité du pied : shooter, tracer un carré.
Quelques profils-types
Droiterie homogène (« Paul ») — toutes les informations qui arrivent sont appliquées du côté droit. Cas très rare. Quelqu'un qui est arrivé à cette droiterie homogène est un être déjà très exceptionnel. Si un sujet accède à ce niveau, on est sûr qu'il a une maîtrise totale de lui-même, de son instrument-corps : maîtrise de son activité, de sa concentration, de sa mémoire et de ses manières de viser avec son écoute — donc, par là, une coordination presque parfaite de tous ses mouvements.
Gaucherie homogène (« Alain ») — l'opposé symétrique. Mieux vaut être gaucher homogène que rien : c'est l'antagonisme du droitier homogène, avec un psychisme différent. Le sujet prend l'envers de ce que font les autres — non pas tellement parce qu'il est devenu opposant, mais parce qu'il est devenu déphasé par rapport à ce que fait le côté droit, à cause du décalage énorme entre information droite et information gauche (le gaucher utilise des nerfs beaucoup plus longs).
Dyslatéralité psycho-sensorielle (« Georges », « André ») — la motricité est gauchère mais la sensorialité (vision, audition, langage) est en spirale, en zigzag. C'est un être extrêmement défait dans tout — un sujet qui présente une dyslatéralité psycho-sensorielle avec de grosses difficultés se manifestant à tous les niveaux : scolarité, mémorisation, concentration, habileté corporelle. Quelle que soit sa potentialité sous-jacente, il est toujours désavantagé : ces inversions allongent tous ses circuits neuroniques et l'obligent à une dépense d'énergie considérable au niveau du cortex.
Dyslatéralité audio-vocale (« Gilles », « René ») — la motricité est gauchère mais l'audition et le langage sont mal positionnés. Tout est dyslatéralisé sur le plan langage, le langage à gauche passant à droite, et cette dyslatéralité s'étend aussi à l'audition.
Champions et homogénéisation
Parmi les champions qu'il nous a déjà été donné d'examiner, nous avons vu des courbes qui n'étaient pas loin de celles des dyslatéraux. Étant donné qu'il s'agissait de champions atteignant des performances internationales, j'ai pu dire sans me tromper qu'en les homogénéisant, leurs performances allaient éclater immédiatement — quant à la vélocité, la rapidité, la précision, le geste. Et c'est ce qui est arrivé.
Dès que nous avons permis à ces jeunes d'intégrer rapidement une homogénéité sous-jacente, ils ont pu tirer le maximum de leurs potentialités — par des prises de conscience réalisées à différents niveaux.
Entendons-nous bien sur le mot « latéralité ». C'est devenu un terme que tout le monde utilise. Beaucoup se figurent que tout est dit lorsqu'on a affirmé qu'un sujet qui écrit de la main droite ou gauche est latéralisé à droite ou à gauche. C'est beaucoup plus complexe : dans le fait d'être droitier ou gaucher, il y a toute une dynamique, des phénomènes sensoriels, qui vont des automatismes simples à la perception des mouvements, de la simple perception à la conscience de ce qui va habiter, à un moment donné, un organe sensoriel.
III. L'action des sons
L'oreille, organe de recharge nerveuse
L'oreille n'est pas seulement un organe sensoriel : c'est aussi — et peut-être surtout — un organe de recharge corticale. Les sons aigus en particulier, distribués selon un certain rythme et au niveau approprié de la cochlée (où les cellules ciliées de Corti sont les plus nombreuses), procurent une charge considérable au cortex. Cette charge peut être vérifiée par électroencéphalogramme et par mesure des taux de vigilance qui s'accroissent parallèlement.
L'oreille assure aussi, par sa partie vestibulaire, l'équilibration et la verticalité, ainsi que le tonus général, la cinétique, et l'image du corps. Tous les muscles du corps sans exception sont sous le contrôle direct ou indirect du nerf vestibulaire.
Comment agir sur l'oreille
Pour agir sur l'oreille — et donc sur l'ensemble du système — nous utilisons un appareil appelé Oreille Électronique. C'est un montage électronique comprenant une bascule entre deux canaux (l'un favorisant les graves, qui détend les muscles de l'oreille moyenne ; l'autre favorisant les aigus, qui les met en tension). Le tout fonctionnant comme une véritable gymnastique des muscles du marteau et de l'étrier.
Le sportif est mis sous casque ; il écoute des sons soigneusement choisis — voix maternelle filtrée, musique mozartienne, chants grégoriens, sifflantes filtrées — selon un programme adapté à son profil de latéralité et à ses objectifs. Chaque séance dure environ 30 minutes ; un cycle d'entraînement complet peut comporter de 60 à 100 séances réparties sur quelques semaines à quelques mois.
L'action des sons proprement dite
Les sons ainsi distribués déclenchent, chez le sportif :
- une amélioration de la latéralité auditive et — par voie de conséquence — de la latéralité motrice ;
- un renforcement de la posture, de la verticalité, de l'image du corps ;
- une recharge corticale qui augmente la vigilance, la concentration, la mémoire, et diminue la fatigabilité ;
- une diminution du trac et des inhibitions liées à l'émotivité — grâce notamment à l'action désangoissante des sons filtrés ;
- une amélioration de la coordination motrice, de la rapidité du geste, de la précision.
L'entraînement auditif
L'entraînement auditif est progressif. On commence par des sons filtrés (recréant les conditions intra-utérines), on passe par l'accouchement sonique, puis par une phase active où le sujet — sous casque — répète des textes ou des sons cibles, dont il entend simultanément sa propre voix re-filtrée et latéralisée à droite par l'Oreille Électronique. Il s'entraîne ainsi à se mettre dans la posture audio-vocale du droitier homogène — quels que soient ses positionnements moteurs initiaux.
Les sons de charge
On appelle sons de charge les sons riches en fréquences aiguës (au-delà de 2 000 Hz) qui apportent au cortex l'énergie nécessaire à toutes les fonctions élevées du système nerveux. Ces sons proviennent en particulier :
- de la musique de Mozart — qui présente un spectre harmonique exceptionnellement riche dans la zone des aigus ;
- du chant grégorien — qui a la particularité d'utiliser les rythmes physiologiques (respiratoires, cardiaques) tout en étant riche en harmoniques élevées ;
- de certaines comptines et chansons folkloriques selon la langue ethnique du sujet.
IV. Débats
Cette méthode permet-elle de fabriquer des champions ?
Réponse : on ne fabrique pas un champion à partir de rien. Mais à partir d'un sportif déjà doué, déjà entraîné, on peut faire éclater ses performances en supprimant les blocages qui le retiennent en deçà de ses possibilités. La méthode dégage un potentiel qui existe déjà, mais qui est gêné dans son expression par des dyslatéralités, des défauts de posture d'écoute, des charges affectives non métabolisées.
Les tests de dépistage
Pour les jeunes sportifs prometteurs, les tests d'écoute et de latéralité que nous proposons sont d'excellents outils de dépistage. Ils permettent d'identifier ceux qui — au-delà de leurs aptitudes physiques — possèdent ou peuvent acquérir l'homogénéité psycho-sensorielle qui distingue les futurs grands. Ils permettent aussi d'orienter le travail d'entraînement vers les points faibles spécifiques de chaque sujet.
Perte de l'individualité
Une crainte revient souvent : en homogénéisant les sportifs, ne risque-t-on pas de leur faire perdre leur individualité, leur singularité — qui fait souvent leur force ? Réponse : non. Homogénéiser la posture audio-vocale n'est pas uniformiser le caractère, le style, la manière. Au contraire : en libérant le sujet de ses blocages, on lui permet d'exprimer plus pleinement sa singularité. Le sportif devient plus lui-même, pas moins.
L'agressivité
Le sport de compétition demande une certaine agressivité. La méthode Tomatis ne supprime pas cette agressivité : elle la canalise. En diminuant l'angoisse de fond, elle permet au sportif de mobiliser son agressivité de façon plus efficace, plus ciblée, moins parasitée par des tensions inutiles. L'agression devient action.
L'ambidextrie
Dans certains sports, l'ambidextrie est un atout (boxe, escrime, certains sports collectifs). La méthode Tomatis n'enseigne pas l'ambidextrie comme une fin en soi, mais elle prépare à l'usage volontaire et conscient du côté gauche après avoir solidement établi la latéralité droite. Le sportif devient ainsi capable de jouer aussi de sa gauche, sans pour autant perdre la directivité de la droite.
Conclusion
L'audio-psycho-phonologie ouvre, dans le domaine sportif, un champ d'application qui ne se limite pas à la « préparation mentale » telle qu'on l'entend habituellement. Elle propose une refondation neuro-physiologique de la préparation du sportif, à partir d'une intervention directe sur l'oreille et sur les circuits cybernétiques de la posture, de la latéralité, de la recharge corticale.
Ce que nous proposons aux directeurs nationaux, c'est l'occasion de tester ces techniques dans le cadre concret de la préparation des sportifs de haut niveau — et de mesurer, sur le terrain, leurs effets en termes de performance, de récupération, de confiance, de cohésion d'équipe.
Lorsque les entraîneurs auront compris qu'au lieu de faire faire à leurs futurs champions des exercices physiques pendant 14 heures par jour, il serait préférable de réserver un peu de temps à la mise en place d'un système de haut niveau capable d'organiser et de dynamiser l'investissement corporel — alors nous aurons droit à assister non seulement à de remarquables démonstrations du corps jouant de sa force et de son habileté, mais aussi à un véritable dialogue de l'être avec l'univers tout entier au travers d'un corps entièrement maîtrisé.
— Pr Alfred A. Tomatis. Conférence donnée le 17 avril 1974 à l'Institut National des Sports (Paris) à l'invitation du Sous-Secrétariat d'État aux Sports et du CNRS.
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