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La rééducation de la voix — Les différentes méthodes de traitement

Dans le cadre du thème proposé, consacré à la dysphonie, la rééducation tient une place bien spécifique. Elle vise à restituer une voix normale à un sujet antérieurement muni d'une phonation sinon excellente, du moins correctement élaborée. La reconstitution vocale, réalisée à partir d'organes souvent largement endommagés, voire mutilés, est pratiquée suivant des techniques différentes dont les principes essentiels sont évoqués dans cet article.

L'auteur a tenu à scinder ce propos en deux parties, chacune d'entre elles correspondant en fait à une école. L'une, qui s'est structurée autour d'une méthode qui mérite, par son ancienneté, la dénomination de « traditionnelle » ; l'autre, qui s'est emparée des acquisitions modernes que lui offre l'électronique et que lui suggèrent plus particulièrement les conceptions cybernétiques du langage, en particulier les boucles de régulations audio-phoniques.

Les méthodes « habituellement » utilisées vont consister à pallier au maximum les méfaits qui ont pu se produire en évitant que ceux-ci n'aient pas lieu de se reproduire ; ou bien elles vont contribuer à utiliser au mieux les éléments restés en place après mutilation médicale ou chirurgicale. En ce qui concerne l'emploi des techniques modernes, l'aspect rééducatif apparaît dans son principe unitaire. Ce point de vue peut sans doute conduire à une étude par trop simpliste d'un procédé hâtivement étiqueté de méthode « standard ». Pourtant, son unité n'est pas seulement apparente : elle est réelle, puisqu'elle reste centrée sur le fait qu'il s'agit de restituer avant tout le désir de communiquer phoniquement et, à partir de ce désir, de structurer les circuits de contrôle audio-vocaux.

Les différentes causes qui entraînent les dysphonies se trouvent groupées dans ce recueil, et l'ordre dans lequel elles sont distribuées répond effectivement à celui que l'on rencontre en fonction de leur fréquence. Mais, qu'elles soient fonctionnelles ou organiques, ces altérations entraînent des dommages vocaux identiques dont nous allons étudier maintenant les caractéristiques.

Pour ce faire, il semble nécessaire de définir ce qu'est une bonne voix afin de connaître les critères à partir desquels va s'élaborer la rééducation proprement dite. Celle-ci doit en effet intervenir en fonction des différents paramètres inhérents à une émission de qualité et portant sur l'intensité, la hauteur et le timbre.

Dans une voix, on distingue le son fondamental et les harmoniques. Les sons fondamentaux sont produits par la striction laryngée, buccale ou labiale, tandis que le timbre témoigne de l'effet de renforcement produit par les cavités dites « résonnantielles » : thorax, cavités sous- et sus-laryngées, pharyngées, buccales, nasales, sinusiennes, boîte crânienne, etc. Du mélange de ces multiples résonances dépend la « qualité », qui est le côté spécifique et reconnaissable d'une voix.

Pour qu'une voix soit « bien placée », il faut que le rapport des harmoniques et du son fondamental (c'est-à-dire du premier formant, pour user d'un terme plus physico-acoustique) soit très positif. Cette caractéristique, que nous appelons H/F, détermine en fait le rendement des cavités harmoniques en fonction du son laryngé. Ce qui importe, en effet, c'est de pouvoir faire du son sans pour autant réaliser de gros efforts. Toute émission qui exige une fatigue laryngée est défectueuse, et le rapport H/F s'inverse ou se modifie de telle sorte que la cavité excitée devient dominante. Citons par exemple le cas des voix nasalisées qui excitent surtout les cavités nasales au détriment des autres [fig. 1].

Lorsqu'il y a dysphonie, il y a altération de la voix dans ses différents paramètres. La raucité représente le signe majeur et fait suite à la modification du timbre. On se trouve alors en présence d'une voix dite « aggravée », expression qui laisse entendre que la voix est non seulement altérée, mais que son émission semble aller vers les sonorités graves ; en effet, les différentes harmoniques se trouvent abaissées, en ce sens que les sons fondamentaux sont devenus considérablement plus importants que les harmoniques élevées, souvent inexistantes ou en tout cas fortement diminuées.

La rééducation va consister à rendre à la voix ses caractéristiques portant sur l'émission du son fondamental et son renforcement au niveau des cavités résonnantielles. De nombreux éléments seront à considérer pour le rétablissement de l'acte parlé ou chanté ; la fonction phonique devant être décomposée en ses divers constituants : l'émission proprement dite et son support respiratoire.

Les méthodes traditionnelles vont intervenir uniquement sur l'appareil laryngo-pharyngo-buccal en différents points d'appui mis en évidence par les récentes recherches phonétiques, tandis que l'école nouvelle utilisera principalement les contre-réactions audio-vocales, laissant une place prépondérante à la fonction d'écoute.

La méthode traditionnelle

Schéma thérapeutique. Elle vise, par des moyens mécaniques portant sur l'appareil laryngo-bucco-pharyngé, à redonner à l'organe vocal ses possibilités synergiques et s'appuie sur les principes classiques de la pose de voix, que nous allons étudier ici d'une façon très simplifiée.

Il existe une source génératrice — le larynx — et un ensemble modificateur, mobile en diverses parties. Cette distribution, que j'appelle volontiers « l'éventail phonétique », est, dans le cas d'une émission parfaite, très ouverte vers l'avant, comme s'il était donné au sujet la possibilité de pousser au maximum la branche antérieure mobile de l'éventail, la branche postérieure siégeant au niveau du larynx. Par contre, lors d'une pose de voix mal élaborée, il y a fermeture de l'éventail vers la partie postérieure, avec projection de l'émission vers l'arrière, entraînant avec elle une compression postérieure de toute l'articulation [fig. 2].

La rééducation va consister à ouvrir l'éventail le plus en avant possible, afin de porter la voix « dans le masque » — pour employer une formule faussement consacrée — et à faire jouer les diverses cavités résonnantielles qui vont engendrer les harmoniques élevées et enrichir le timbre. Pour cela, le rééducateur doit faire prendre conscience au patient de plusieurs mouvements concernant la respiration, la posture, la place de la langue et l'ouverture buccale.

La respiration

Elle est à la base même du rétablissement de la fonction phonique et va de pair avec une répartition harmonieuse des forces d'émission de l'air et de celles du son. Il existe une sorte de tension souple, proche de l'état de relaxation, qu'il est nécessaire d'enseigner en insistant particulièrement sur la juste répartition homogène des tensions des différents groupes musculaires, avec conservation de la souplesse.

La posture

Elle joue également un rôle très important dans le domaine de la rééducation. Pour qu'il y ait une mise en résonance maximale des cavités sous- et sus-jacentes possibles, il est nécessaire d'obtenir du rééduqué une position correcte de la tête et du corps. La colonne vertébrale doit être redressée en évitant l'ensellure au niveau lombaire et la courbure au niveau des cervicales. Ce qui va exiger du patient qu'il apprenne à replacer son bassin, à ouvrir son thorax, à situer ses clavicules dans un plan horizontal, à tirer ses omoplates vers l'arrière.

La position de la langue

La respiration étant acquise, la posture étant établie, l'exercice phonique commence. Il consiste à apprendre au patient à connaître les sensations élémentaires de la phonation, à lui révéler comment se place la langue, comment elle se positionne dans la bouche lors de la phonation défectueuse et comment elle doit fonctionner lors d'une bonne émission. À cet effet, le rééducateur devra rendre sensible le point d'appui linguo-palatal du phonème [g] — prononcé comme dans le mot « qui » [fig. 3]. Une barrière transversale s'installe, qui divise la courbe de la langue en deux parties : l'une antérieure, buccale ; l'autre postérieure, pharyngée. Cette barrière peut se déplacer à loisir. Si elle recule, la voix s'altère ; par contre, à mesure qu'elle avance, le timbre s'allume et la voyelle associée prend un éclat de plus en plus brillant, répondant à l'ouverture de « l'éventail phonétique ».

L'ouverture buccale

En un autre temps, en sus des trois premiers, les notions d'aperture de la bouche sont enseignées, de même que la prise de conscience des mouvements propres aux lèvres. L'aperture buccale type, réalisée en fonction de la voyelle, est d'autant mieux ressentie que la borne du [g] a été intégrée et qu'elle s'installe d'une façon automatique en partie antérieure de la bouche. Dès lors, le patient est considérablement aidé par le fait que son action voyellique se place désormais en fonction de cette barrière et que les voyelles se situent en avant d'elle.

Le tableau d'ouverture de la bouche, observé dans un miroir par le patient lui-même, est alors utile pour permettre de faire avancer plus vite la rééducation. Chaque voyelle ayant sa cavité résonnantielle propre, il est nécessaire d'observer l'ouverture buccale correspondante. Le patient devra apprendre à régler sa phonation en fonction de cette aperture et à considérer que chaque voyelle est engagée avec le [g]. La partie postérieure de la barrière du [g] se libère ainsi en y ajoutant la rétroaction de la voyelle sur la résonance sus-laryngée. Il y a alors allumage de la cavité antérieure et non interférence de cette dernière sur la résonance propre à la voyelle ; celle-ci traduisant le son émis par une cavité dont les caractéristiques physico-acoustiques sont celles qui répondent au volume inhérent à cette voyelle.

Telles sont les principales données que doit connaître le rééducateur de la phonation, pour les transmettre au patient qui lui est confié. Il va sans dire qu'il doit posséder lui-même un système phonatoire de bonne qualité, s'exprimer avec une voix bien placée, avoir une audition capable d'analyser les imperfections du sujet à rééduquer. Il doit également avoir intégré de façon parfaite les sensations proprioceptives qu'il est appelé à enseigner au cours des séances de travail, ce qui exige de lui une éducation vocale très poussée.

La méthode audio-vocale

Aux modes de rééducation traditionnelle, centrés essentiellement sur les différents étages de la phonation — larynx, langue, poumons, etc. —, s'est greffée depuis une vingtaine d'années une technique moderne qui a permis d'introduire une approche plus globale de la phonation : la mise en action des circuits auditifs. En effet, les contre-réactions audio-vocales ont complètement réformé toutes les conceptions antérieurement acquises, par la mise en évidence des circuits de régulation qui dirigent en sous-œuvre tous les contrôles cybernétiques de la mécanique laryngée.

Dans cette démarche de reconstitution de la voix à partir des nouvelles données de la physiologie auditive, le facteur d'écoute joue un rôle primordial en tant qu'élément stimulateur et régulateur de la fonction parlée. On a trop longtemps oublié la part essentielle que tient l'oreille dans le domaine de la phonation. Elle est pourtant un élément de première importance qui intervient en permanence dans tous les processus de contrôle de la voix et du langage.

L'oreille humaine devient ainsi le capteur d'un circuit cybernétique permettant d'enclencher les contre-réactions audio-vocales qui sont à la base des techniques modernes de rééducation de la voix. On sait que de l'appareil auditif dépend l'équilibre, mais aussi la posture et notamment la verticalité, facteur déterminant dans l'élaboration de l'acte phonatoire. De lui dépend également la plus grande partie de la recharge corticale grâce aux stimulations qu'il collecte dans la partie des fréquences élevées, la plus riche en cellules de Corti. L'énergie ainsi transmise assure l'activité de l'appareil laryngé, dont le règne neuronique est solidaire de celui de l'appareil auditif.

Amplifier les possibilités d'écoute, augmenter la recharge corticale, élargir les facultés d'analyse de l'oreille jusqu'aux fréquences les plus élevées, structurer les circuits de contrôle audio-vocaux : tels sont les objectifs poursuivis par les techniques récemment mises au point dans le domaine de la rééducation de la voix. En intervenant sur l'oreille et par contre-réaction, on obtient des résultats sur la phonation qui se régularise dans ses différents paramètres et, en particulier, sur le plan du timbre.

Le dysphonique soumis à ces techniques retrouve une voix claire, modulée, riche en harmoniques élevées. Sa respiration se normalise et permet ainsi au larynx de jouer son rôle d'émetteur de son dans les limites de pression d'air nécessaires à la mise en vibration des cordes. Sa phonation se projette en avant du fait d'une meilleure intégration des fréquences hautes.

Tout ceci ne peut s'expliquer que dans la mesure où l'on redonne à l'oreille l'importance qu'elle est en droit de revendiquer dans le domaine des contrôles psycho-sensoriels. Le nerf auditif tient une place essentielle sur le plan corporel, puisqu'il innerve toutes les cornes antérieures de la moelle. De ce fait, chaque muscle du corps se trouve concerné par la mise en action de l'appareil auditif, et en particulier les muscles de la face dont les origines ontogénétiques sont étroitement liées à celles des muscles de l'oreille moyenne. Signalons également que le tympan est innervé, dans sa partie externe, par le nerf pneumogastrique, qui tient sous sa coupe l'innervation du larynx dans sa partie sensorielle et motrice, ainsi que celle du pharynx, des poumons, du cœur et des viscères. On comprend ainsi que, lorsque le tympan se tend d'une certaine façon, il peut influencer les règnes neuroniques dépendant de la Xe paire.

Il est difficile, dans le cadre imparti, de nous étendre davantage sur l'influence de l'oreille dans le domaine psycho-sensoriel. Disons seulement que les techniques de rééducation audio-vocale sont destinées à apporter à l'appareil auditif les stimulations qui doivent permettre de tonifier l'être et de structurer les circuits de contrôle de la voix parlée et chantée en fortifiant la latéralité droite. Elles se font à l'aide de montages électroniques capables de déclencher des conditionnements audio-vocaux, faisant passer successivement l'oreille d'un état de relâchement musculaire — et par là de non-écoute — à une posture d'écoute et d'analyse parfaite sur l'ensemble des fréquences, grâce à un système de filtres permettant de moduler l'information. Celle-ci est distribuée soit par un magnétophone de haute fidélité, soit par le sujet lui-même qui parle devant un microphone ; ce dernier lui renvoie le son, modifié par l'appareil, dans un casque qu'il porte sur la tête. Les deux écouteurs sont réglés de telle sorte que, peu à peu, l'écouteur droit devient dominant, afin de rendre l'oreille droite directrice. On sait en effet que celle-ci a le pouvoir de contrôler tous les paramètres de la voix et du langage. Pour les cas de dysphonie, elle régule le timbre, normalisant en même temps hauteur et intensité de la phonation.

Nous avons vu que l'oreille est facteur d'équilibre et de verticalité, et qu'elle intervient directement dans le domaine de la posture. On conçoit qu'elle puisse, dans une autre mesure, intervenir sur la cinétique pharyngo-buccale, grâce aux relations intimes qu'elle présente sur le plan ontogénétique avec les muscles de la face et ceux innervés par la IXe paire. De plus, le rameau auriculaire de la Xe paire explique en grande partie l'influence de l'oreille sur le larynx et la fonction respiratoire qui, on l'a vu, se trouvent très concernés dans le problème de la phonation.

Les résultats acquis par ces techniques modernes sont incomparablement supérieurs et beaucoup plus rapides que ceux obtenus par les moyens classiques. Ils font appel à une reconstruction physiologique, voire psycho-physiologique, recréant en réalité, outre les circuits d'impulsion, le désir de communication. Grâce à l'énergie transmise par les sons de charge — fréquences élevées — et à l'auto-contrôle mis en place progressivement, l'appareil phonatoire reprend ses fonctions normales. L'intérêt de ces techniques nouvelles vient du fait qu'elles nécessitent l'utilisation d'un appareillage de maniement aisé qui ne met pas le rééducateur constamment à contribution, tout en permettant un auto-contrôle rapide par le patient.

Conclusion

Dans cet article destiné à proposer des moyens pour aider le dysphonique, nous avons essayé de faire ressortir les grands principes permettant au thérapeute d'intervenir avec efficacité. Certes, il ne peut s'agir ici que d'un survol concernant les techniques de rééducation vocale, et le cadre d'action dans lequel s'inscrit la généralité des dysphonies y est obligatoirement stylisé. Un à-part exige cependant d'y être inclus : celui ayant trait, d'une part, aux troubles d'origine récurrentielle avec paralysie et, d'autre part, aux dysphonies consécutives aux ablations chirurgicales larges avec exérèse de l'appareil phonatoire. Pour ces deux catégories bien déterminées, des techniques spéciales doivent être envisagées. Il est utile de préciser toutefois que les méthodes employées d'une façon classique rencontrent, dans ces cas, des difficultés considérables pour redonner au sujet une voix timbrée, tandis que, par contre-réaction audio-phonique, on obtient des résultats beaucoup plus satisfaisants — même lorsqu'il s'agit de l'éducation d'une voix œsophagienne.

Il est évident que les différentes méthodes que nous venons d'évoquer peuvent aisément se rejoindre. La démarche rééducative audio-vocale ne dispense nullement le rééducateur d'insister sur les processus de respiration, de posture, de voyellisation, etc. Il s'agit en somme de deux techniques complémentaires et non pas, comme on est souvent enclin à le croire, de deux écoles qui s'affrontent. Tous les moyens sont à mettre en œuvre pour aider le dysphonique à retrouver sa voix.

On sait, à l'heure actuelle, que la perte de la phonation atteint fortement les couches profondes de l'être en ses diverses structures — psychique, mentale, physique —, jusqu'à perturber l'ensemble de sa personnalité. Et l'on connaît les contre-réactions somato-psychiques qu'une telle conséquence peut déclencher. C'est pourquoi il est indispensable de trouver les solutions pour satisfaire l'impérieux besoin qu'éprouve l'homme de communiquer avec son environnement, besoin lui-même organisé à partir d'un processus qui conduit l'Être vers l'Écoute.

Bibliographie

  • Cours international de Phonologie et de Phoniatrie. — La Voix, 1953, Maloine, Paris.
  • Tarneaud J. — Traité pratique de Phonologie et de Phoniatrie, 1961, Maloine, Paris.
  • Tomatis A. A. — Relations entre l'Audition et la Phonation, 1954, G.A.L.F.
  • Tomatis A. A. — L'Oreille et le Langage, 1963, Éditions du Seuil, Collection Microcosme.
  • Tomatis A. A. — Vers l'Écoute Humaine, 1974, ESF, Collection Sciences de l'Éducation.

— Pr Alfred A. Tomatis, revue Vie Médicale, n° 20-2, 2 mai 1974, p. 2588-2591.

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La musique, notion indispensable et pourtant supposée superflue

Alfred Tomatis, oto-rhino-laryngologiste, s'est spécialisé dans les troubles de l'audition et du langage. Depuis des années, il se passionne pour l'oreille et la voix. Il a inventé des appareils — l'oreille électronique en particulier — pour traiter les troubles de la voix et de l'audition. Professeur d'audio-psycho-phonologie à l'École d'anthropologie de Paris, il est la providence des grandes voix en difficulté. Il est l'auteur, notamment, de L'Oreille et la Vie, paru chez Robert Laffont.

Dire que la musique est une notion exige sans doute que l'on s'explique sur la signification de ce terme. Elle est, à notre avis, plus que cela — beaucoup plus que cela. Et peut-être pourrons-nous, à la fin de cet exposé, en entrevoir la véritable nature.

Pour l'instant, essayons de comprendre pourquoi elle est indispensable à l'être humain ; efforçons-nous de savoir en quoi elle préside à la réalisation de celui-ci dans ses fonctions les plus élevées, qui sont celles du langage.

C'est en neuro-physiologiste spécialisé dans les processus de l'écoute que j'aborderai ce problème, m'excusant par avance de la technicité qui risque de se dégager d'un tel propos. Il me semble pour ma part difficile de parler de musique sans parler d'oreille et de système nerveux. Il me paraît impossible d'évoquer le monde musical sans insister sur le rôle essentiel qu'il est appelé à jouer dans la structuration du langage humain.

L'homme, système nerveux récepteur-émetteur

L'homme est un système nerveux en sa totalité. En cela, il est un exceptionnel récepteur-émetteur, et les ondes acoustiques sont tout particulièrement destinées à répondre aux besoins du milieu auquel il est soumis. Dans un premier temps, ce réseau neuronique se construit au moyen d'un métabolisme complexe, tandis qu'il s'organise par ailleurs pour assurer une dynamique qui témoigne de sa vitalité — celle-ci étant en grande partie basée sur l'apport des sollicitations extérieures et sur les réponses qui en résultent. En fait, les mécanismes mis en cause sont plus élaborés et plus subtils que ceux énoncés ici sous une forme quelque peu lapidaire.

Pour que se mette en place une telle dynamique — à laquelle s'ajoutent à la fois la volition, la réflexion et tout ce qui fait la vigueur de la pensée humaine — il est utile que le système nerveux reçoive un lot important de stimulations. Outre les perceptions qui déclenchent des réponses, une activation est nécessaire pour permettre d'atteindre un niveau d'énergétisation capable d'entretenir toutes les fonctions d'ordre psychique. Il est évident qu'il est difficile de définir ce qu'est réellement cette énergie. Disons qu'elle se manifeste par un accroissement de la vigilance dans diverses activités intellectuelles, par une acuité particulière dans la concentration, doublée d'une faculté aiguisée de la mémoire. Pour être effective, cette énergétisation requiert la présence de « centrales » — la principale d'entre elles étant l'oreille.

Vestibule et cochlée : deux voies, une mission

En effet, l'oreille assure à elle seule la majeure partie de cette dynamisation. Pour y parvenir, elle opère de deux manières dépendantes elles-mêmes de deux activités : l'une vestibulaire, l'autre cochléaire.

Le vestibule a pour fonction d'assurer la statique et la cinétique, ainsi que la position relative de chacun des membres ou de chacune des parties de ces derniers. Il intervient par exemple dans la gestuelle qui règle la position des doigts. De même, il assure les mouvements oculaires. Autrement dit, il n'y a pas un seul muscle du corps qui ne soit soumis à son contrôle, et par conséquent il n'existe pas un seul mouvement qui ne puisse échapper à son intervention. Toute attitude, toute posture et toute activité dynamique sont intégrées au niveau vestibulaire, puis distribuées au système nerveux correspondant — l'intégrateur vestibulaire, somatique, corporel.

Mais cet appareil, particulièrement sensible au rythme, n'est pas habilité à différencier les sons dans leurs hauteurs tonales, non plus que dans leurs qualités spectrales — dans leurs compositions fréquentielles, en somme. C'est grâce à l'adjonction de la cochlée que s'opère cette deuxième étape.

Le système nerveux appendu à cet ensemble va ensuite intégrer tout ce que lui distribue la vésicule labyrinthique. Non seulement il bénéficie de la dynamisation que détermine le message sonore, mais encore il en discrimine, avec une acuité qui va en s'affirmant, tous les mouvements par ailleurs mémorisés, en y ajoutant des mouvements nouveaux qui s'enregistrent de la sorte sur l'acquis antérieur. Les mécanismes ainsi élaborés sont particulièrement intéressants à étudier en ce sens qu'ils permettent de comprendre comment se construit une image du corps en dehors de celle parallèlement élaborée par le toucher et par la vision.

Les codages neuroniques que le son détermine jouent un rôle considérable ; et j'oserai affirmer qu'ils sont plus importants que ceux émanant des autres sens, car ils sont destinés à préparer la structure neurologique extrêmement affinée que va exiger ultérieurement la construction linguistique. Le langage oral est fait de sons, mais il y associe des inflexions, des modulations variées, des silences, des rythmes ; si bien que, en permanence, cochlée et vestibule interviennent pour faire jouer cette dynamique — celle-ci variant d'une langue à l'autre.

La musique comme substrat du langage

C'est le substrat de ce mécanisme essentiel, si spécifique de l'être humain, que la musique est appelée à organiser. On peut certes parler sans jamais avoir entendu de musique. Mais si l'on s'applique à analyser un tel langage, on a tôt fait d'y déceler certaines failles et d'y remarquer l'absence de modulations d'ordre musical, et par conséquent d'ordre poétique. Il est vrai qu'un long apprentissage peut permettre ultérieurement de compenser cette défaillance et de retrouver un certain sens musical. Mais pourquoi perdre du temps ?

Il est évident que la musique seule ne suffit pas à faire intégrer le langage, et bien des musiciens, voire des musiciens de qualité, ne sont pas toujours munis d'un langage particulier et affiné. Mais le fait de cette observation exigerait que l'on explique ce que l'on entend par « être musicien ». De même, il conviendrait de préciser ce que le mot « musique » veut dire, en particulier sur le plan neuro-psycho-physiologique.

Pourquoi Mozart ?

Une longue expérience dans le domaine de la pédagogie de l'écoute nous a permis de constater que seules certaines musiques avaient la faculté de préparer le corps à devenir l'instrument du langage. Après avoir expérimenté un grand nombre d'œuvres tant dans le domaine de la musique classique que dans celui de la musique moderne, contemporaine, folklorique, voire pop, nous en sommes venus à choisir électivement un compositeur et un seul : Mozart. Je ne résisterai pas à la tentation d'ajouter « bien sûr », comme si cela allait de soi. Je pense que le non averti attend cette conclusion aussi bien que le plus expérimenté.

Pourquoi Mozart ? Depuis trente ans, je me penche régulièrement sur cette question, puisque nous appliquons quotidiennement l'effet de la musique mozartienne sur des centaines de sujets en éducation, et cela dans tous les coins du monde, sans distinction de cultures, de milieux ni de races. Son efficacité dépasse de loin ce que nous pouvons observer tant avec les musiciens qui l'ont précédé — comme J.-S. Bach, par exemple — qu'avec ses contemporains ou ses successeurs. Cela peut paraître étrange. L'expression musicale de Mozart n'est-elle pas en effet le reflet de son siècle, de son milieu ? Certes oui. Mais le vaste éventail qu'il a touché — ou plutôt qui l'a touché — nous le fait délibérément distinguer de tous les autres musiciens par l'indélébile empreinte qu'il a laissée en chacune de ses compositions.

Dans toute sa production, depuis ses premières œuvres jusqu'à celles de ses années d'adulte, il reste le plus frais, le plus serein, le plus jeune des compositeurs. Et c'est peut-être à cette essentielle faculté de jeunesse que nous devons rattacher la qualité spécifique qui caractérise son expression musicale.

Prodige sans précédent, il a — dès sa vie utérine, au travers d'une grossesse maternelle imprégnée de musique — codé son système nerveux sur des rythmes physiologiques, vrais, universels, cosmiques, j'oserai dire ; et qui lui ont permis d'ajuster son instrument corporel aux modulations qu'il a ressenties pendant cette exceptionnelle période. Son rythme restera celui-là, alors même qu'il commence à parler, à créer, à composer ses premières œuvres dès l'âge de cinq ans.

Cette empreinte initiale a fait de Mozart ce qu'il est, un être hors du commun dans toutes les dimensions lorsqu'il s'agit de musique. Il se servira de ce langage pour s'exprimer — ou plutôt pour exprimer ce qu'il reçoit d'ailleurs, ce qu'il ressent au plus profond de lui-même. Et c'est cet incomparable langage musical que nous faisons passer dans nos techniques sous des formes diverses, rappelant soit l'écoute fœtale, soit le moment de la naissance — ce que nous appelons l'accouchement sonique — soit la période prélinguistique. Au cours de celle-ci, nous utilisons également d'autres matériaux musicaux, en particulier le grégorien, associé à des comptines pour les petits enfants et à des chants folkloriques pour les adolescents et les adultes.

Mozart, grégorien, comptines : un programme sonore

Lorsque la musique mozartienne a assuré l'éveil, la créativité, la charge corticale, la motivation, nous introduisons avec le grégorien des rythmes plus apaisants, mais non pas pour autant moins tonifiants. En fait, nous travaillons avec certains chants grégoriens, et plus expressément avec quelques pièces électives choisies pour leur efficacité. Quant aux comptines et aux chansons folkloriques, basées essentiellement sur l'expression ethnique et les structures linguistiques du pays représenté, elles apportent les modulations, les rythmes, les cadences, les accents qui serviront à construire le langage proprement dit.

Grâce à la composition toute particulière de ces différentes expressions musicales, et grâce au traitement acoustique que nous effectuons à l'aide de techniques électroniques, nous favorisons en permanence la perception des fréquences aiguës — c'est-à-dire celles qui constituent les éléments les plus importants pour la charge corticale au niveau de la cochlée. Cette dernière se met alors en posture adéquate pour percevoir ces sons, tandis que le vestibule rectifie sa position, déterminant par réaction-réflexe une mise en verticalité de l'ensemble du corps en agissant tout particulièrement sur la colonne vertébrale.

L'écoute, faculté qui suscite le dialogue

Cette dynamique, qui induit le corps dans une posture de rectitude indispensable à l'expression du langage, suppose bien entendu que la fonction d'écoute soit parfaitement en place. Peut-être serait-il bon que je m'explique un peu sur ce que représente pour moi cette essentielle fonction, sans laquelle la musique n'aurait pas sa raison d'être. Greffée sur l'audition — que celle-ci soit bonne ou défectueuse —, elle permet d'appréhender certains sons, en particulier ceux du langage, de les sélectionner, de les décoder, dans un but d'information et sous l'effet d'une volonté attentive exprimée sous forme de conscience. L'écoute est cette faculté déterminante qui suscite le dialogue, le partage, la communication de l'être avec lui-même et avec son environnement. Elle est cette volonté d'aller vers l'autre, au travers d'un auto-contrôle qui exige la mise en place de circuits neurologiques bien particuliers.

La musique joue un rôle prédominant dans le fondement même de ces conditionnements neuroniques sur lesquels se structurera ultérieurement tout le langage. Elle constitue un véritable apprêt pour le corps et le système nerveux, grâce à la charge des stimulations qu'elle sait apporter — non seulement par elle-même, mais par le jeu des contre-réactions posturales qu'elle déclenche grâce à l'intervention du système cochléo-vestibulaire.

Le corps ainsi préparé pour accéder au vrai dialogue aura à sa disposition des circuits cybernétiques traduisant la mise en place d'une hiérarchisation dynamique des deux hémisphères cérébraux : le gauche réalisant les fonctions, et le droit assurant les contrôles. Il nous semble nécessaire de mentionner ici l'importance de cette organisation corticale à laquelle la musique participe en tant qu'élément structurant destiné à aménager les processus de latéralisation de haut niveau.

La musique, modulation de l'esprit

Le rôle que peut jouer la musique — une certaine musique, dirai-je — dans l'humanisation d'un être, et tout spécialement dans son cheminement vers la fonction linguistique, nous laisse entrevoir l'aspect essentiel de son intervention sur le plan de l'éducation de l'enfant et de l'adulte. Grâce à elle, l'homme devient une antenne au son qui le fait entrer en résonance. Il est le fruit postural de son langage qui le sculpte.

Ainsi, l'homme apparaît comme un système neurologique dynamique sur lequel les trains d'ondes déferlent, entraînés par les modulations premières. Celles-ci, véritables modulations de l'esprit en mouvement, sont d'autant plus indispensables qu'elles forment la trame de toute pensée en sa formulation. N'est-ce pas là que nous retrouvons ce que la musique contient d'essentiel — en suscitant à la fois le mouvement de l'esprit et celui de la mémoire, grâce au jeu subtil d'un temps mesuré en cadence, découpé en une mosaïque tonale et aussi fluide que la pensée elle-même.

— Pr Alfred A. Tomatis, dans Diapason — 25e Anniversaire (numéro hors-série, 1981).

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Au commencement est le son

Beaucoup de femmes ayant porté un enfant en elles le pressentaient. La science est en train de le confirmer : dès le 4e mois de gestation, le fœtus réagit aux sons extérieurs ; mais bien avant, l'embryon est à l'écoute de la voix maternelle. Cette relation entre la mère et l'enfant renouvelle l'idée que nous nous faisions de la naissance du monde… Elle éclaire d'un nouveau jour la parole biblique : « Au commencement était le Verbe… »

Spécialiste en oto-rhino-laryngologie, audition et initiateur d'importantes découvertes dans les domaines de la voix et du langage, le Dr Alfred Tomatis vient de publier La Nuit utérine, bilan de 25 ans de réflexions. Nous l'avons interrogé.

Première partie — Entretien avec le Dr Alfred Tomatis

SANTÉ MAGAZINE : Les femmes enceintes remarquent souvent que leur enfant bouge au moment précis où retentit un grand bruit extérieur — accord d'orgues à l'église ou passage d'avion à réaction par exemple. Comment expliquer cela ?

Dr ALFRED TOMATIS : Il y a quelques années, il était presque interdit à une femme de songer à exprimer une idée pareille. Et lorsque j'ai commencé à m'en inquiéter vers 1954-1956, j'ai été surpris, lors d'interrogatoires, de voir combien d'entre elles avaient déjà parlé et chanté pour leur futur enfant. Actuellement, on sait non seulement qu'il y a une possibilité pour le son d'entrer à travers la paroi abdominale de l'utérus, mais on sait aussi que le fœtus y est sensible.

S.M. : À partir de quel âge ?

Dr A.T. : L'oreille interne et l'oreille moyenne sont normalement structurées, terminées dès le quatrième mois et demi de la vie intra-utérine. Partant de là, on a décidé un beau jour — mais j'ai mis longtemps à le faire admettre — que le fœtus entendait dès cette époque-là. Mais ce que je n'ai pas pu faire admettre, et je crois qu'il faut quand même qu'on insiste là-dessus, c'est que si un organe est terminé, devient adulte si tôt, cela ne veut pas dire qu'il n'ait pas fonctionné avant.

Je prétends que l'embryon sait entendre des choses, même s'il n'y réagit pas complètement. S'il n'y réagit pas, cela signifie que sa structure neurologique ne lui permet pas encore d'atteindre tout son pouvoir fonctionnel et que ses réponses sensorielles ne sont peut-être pas encore équilibrées. Mais il ne faut pas en conclure pour autant qu'il n'enregistre pas et n'engrange pas des informations.

S.M. : Qu'est-ce qui vous incite à avancer cela ?

Dr A.T. : Je vais vous citer un cas que je rapporte dans mon dernier livre. Il s'agit d'une enfant qui était enfoncée dans un autisme, un repli total sur elle-même, un détachement de la réalité extérieure. Lorsque nous avons commencé à nous en occuper, le père avait remarqué très rapidement que cette enfant répondait mieux à l'anglais qu'au français. Ce qui me semblait évident, c'est que la mère avait dû parler anglais pendant la grossesse. Le père a nié au départ. Mais, quelques jours plus tard, il est venu signaler que j'avais raison : pendant les trois premiers mois de la gestation, sa femme avait travaillé dans une entreprise d'import-export et elle ne s'était exprimée qu'en anglais pendant toute cette période. L'embryon avait déjà été marqué, « imbibé ». Cela veut dire que l'oreille étant déjà en formation met une partie du système nerveux également en formation, même s'il n'est pas très élaboré. Les premiers relais nerveux peuvent avoir emmagasiné beaucoup de choses, et lorsque le système nerveux est plus développé, on peut voir tout cet ensemble se projeter peu à peu dans l'arbre cérébral qui est en train de se fabriquer. Mais il peut y avoir activité bien avant.

Si l'on admet la participation auditive, et, pourquoi pas, déjà psychologique du fœtus, on peut se poser la question de son début et s'interroger sur la responsabilité d'accepter l'avortement. Dès que l'on touche à la vie, que ce soit à n'importe quel niveau, fœtal ou embryonnaire, ce sera toujours une euthanasie.

S.M. : Comment la voix de la mère peut-elle parvenir jusqu'à l'oreille du fœtus ?

Dr A.T. : En réalité, on n'en sait trop rien. Je pense pour ma part que tous les bruits de la voix de la mère passent par la colonne vertébrale : tout l'os vibre et, l'utérus appuyant par la partie postérieure sur la colonne, il y a émission. Actuellement, on admet en tout cas que la voix maternelle passe, alors que ce n'était pas encore évident il y a quelque temps.

S.M. : Certains bruits sont-ils plus facilement perçus que d'autres ?

Dr A.T. : Le support de la voix de la mère — le langage — passe dans les graves, mais la voix elle-même passe dans les aigus. Ce sont deux choses différentes. Et ce qui nous assure de ces possibilités de percevoir surtout la voix de la mère, c'est de voir comment l'oreille s'organise. Elle se construit, c'est vrai, comme une oreille adulte dès le quatrième mois et demi, mais — et c'est impressionnant — elle opère un peu comme un filtre : elle n'entend pas les graves, mais seulement les aigus. Autrement dit, tous les bruits internes de la mère ne sont pas perçus par le fœtus, sinon il serait dramatique de vivre là-dedans. Eh bien, peut-être que la nature, qui fait toujours bien des choses, a permis qu'on ne les entende pas. C'est une notion que nous oublions, mais elle est connue des anatomistes depuis fort longtemps.

S.M. : Nous voudrions évoquer un autre cas précis qui fait entrer en jeu non seulement l'écoute du fœtus mais aussi sa mémoire. Après une naissance difficile, un nouveau-né était en assez mauvais état et resta très renfrogné pendant plusieurs heures, jusqu'à ce que sa mère entonne doucement un air qu'elle avait chanté pendant toute sa grossesse, en l'occurrence « Jésus, que ma joie demeure » de J.-S. Bach. Le bébé a alors immédiatement réagi par une expression de grande satisfaction…

Dr A.T. : Deux éléments ont joué : il est sûr qu'un rythme s'imprime, et dans la cantate à laquelle vous faites allusion, il y a un rythme extraordinaire, qui déclenche presque une détente, une sorte d'euphorie, de paix. Et puis, il y a l'autre facteur, capital, celui de la voix de la mère.

Je prends un autre exemple : il existe un signe qu'on appelle le signe de Thomas. Observez un nourrisson de quelques jours. N'importe qui peut parler, il ne bouge pas. Si on le met en position assise, il s'y maintient. Mais si jamais la mère parle, il tombe du côté de la voix maternelle. Il y a subitement une sorte d'attraction énorme, de magnétisme extraordinaire déclenché par la mémoire de cette voix. Autre exemple : lorsqu'un nourrisson se prend à téter, tout le monde peut parler, cela ne le dérange pas du tout. Si par hasard la voix de la mère se fait entendre, le nourrisson s'arrête et écoute.

On a pu faire des expériences qui vont plus loin encore, chez l'animal : dans un troupeau, si vous branchez à un moment donné des haut-parleurs diffusant la voix de la mère génératrice, vous voyez l'animal, même s'il était en train de manger, se diriger immédiatement vers le haut-parleur.

L'empreinte de la voix maternelle est importante, mais dans le cas que vous m'avez cité, c'est vrai, le rythme aussi a pu jouer.

S.M. : Vous parlez de rythme. Le nourrisson peut-il reconnaître une mélodie bien particulière ?

Dr A.T. : Non. Il ne la reconnaît pas, parce que son oreille ne fonctionne pas encore comme celle de l'adulte. Elle intègre par « paquets » de sons, dont elle ne fait pas encore l'analyse avec facilité. Et très souvent, malheureusement, beaucoup d'oreilles continueront par la suite, si elles ne veulent pas savoir, de ne percevoir que par paquets. Cela donnera plus tard des enfants avec des difficultés d'écoute : il n'y aura pas de pouvoir d'attention, de capacité de sélectivité.

S.M. : Comment les constatations que vous avez faites vont-elles être accueillies ?

Dr A.T. : Au départ, il y a treize ans, prétendre que le fœtus entend, écoute, s'exprime, m'a valu de nombreuses censures auprès des milieux scientifiques et médicaux. Mais je reste dans ma lignée, et ce sont les autres qui se rallient. Ce sont eux, en fait, qui ont apporté des preuves à ce que j'avais dit. À l'étranger, mais aussi en France, c'est de plus en plus admis.

S.M. : Plus qu'en France ?

Dr A.T. : Oui. Je crois qu'on n'est pas prophète chez soi ni dans sa famille — ma famille est la famille médicale — donc j'aurai peut-être encore quelques difficultés. En revanche, en Amérique du Nord, par exemple, actuellement, tout le mouvement psychiatrique est en accord avec ce que j'ai fait. Et en tout cas, partout, on admet maintenant que le fœtus entend, et qu'il entend la voix de sa mère.

S.M. : Certains sons perçus par le fœtus peuvent-ils plus tard continuer à agir de façon particulière sur l'enfant et même sur l'adulte ?

Dr A.T. : Oui. Diffusez des bruits de cœur très amplifiés : cela peut être très angoissant. À l'inverse, on a déjà utilisé les bruits de cœur de la mère en pouponnière pour essayer de réveiller les enfants, les prématurés notamment, et cela les aide un peu. Mais pas autant que la voix de la mère qui, elle, les vivifie toujours.

Je peux vous donner un exemple vécu : nous faisons beaucoup de recherches là-dessus, et toute personne venant dans le Centre que je dirige vient nous voir parce qu'elle souffre de troubles de communication, d'écoute (non pas d'audition, c'est différent), de langage, d'inter-relation, de concentration, de mémoire. Et chez tous ces gens, nous rétablissons une sorte d'éducation primordiale qui est d'écouter ; ensuite, le sujet se prend en charge et rentre dans la dynamique de vie. Chaque fois qu'on fait une éducation comme celle-là, en travaillant avec des musiques, c'est toujours Mozart qui donne le plus de résultats, ainsi que des chants grégoriens de certains types. Si le sujet entend la voix de sa mère comme in utero, grâce à une sorte de filtre, alors qu'il a déjà fait tout le cursus musical, nous déclenchons des réactions qui étaient encore inconnues auparavant. Autrement dit, l'empreinte de la voix maternelle représente quelque chose d'extraordinaire.

S.M. : Compte tenu de cela, quels conseils donneriez-vous aux parents qui attendent un enfant ?

Dr A.T. : Je dirais simplement : parlez, chantez à votre enfant pendant toute la grossesse. La voix maternelle est l'outil de structuration le plus puissant que nous connaissions. Elle prépare à la naissance — et, au-delà, à toute la vie de relation.


Deuxième partie — Expérience en milieu hospitalier

Passionnés par l'entretien que nous avait accordé le Dr Alfred Tomatis, nous sommes allés à la rencontre de Marie-Louise Aucher, cantatrice, et du Dr Michel Odent, médecin qui, depuis plus de trois ans, dirigent des répétitions de chants pour les futures mamans à la maternité de l'hôpital de Pithiviers. Le climat plus affectueux et plus détendu obtenu dans le service à la suite de cette pratique, l'épanouissement de l'enfant à la naissance — moins inquiet, paisible, euphorique — semblent confirmer que les observations qu'ils y ont faites sont surprenantes. Marie-Louise Aucher est cantatrice ; le Dr Odent est obstétricien.

SANTÉ MAGAZINE : Marie-Louise Aucher, qu'avez-vous apporté au travail que vous faites avec le Dr Odent ?

MARIE-LOUISE AUCHER : J'observe que les enfants nés de mères ayant beaucoup chanté pendant leur grossesse ont le haut du corps bien plus développé que les autres sur le plan neurologique. Ils peuvent manquer notamment ce qu'on appelle « la pince » — l'aptitude à la préhension du pouce avec les autres doigts — très rapidement, alors que normalement c'est quelque chose qui vient beaucoup plus tard. Sur le plan caractériel, ces enfants sont plus doux, dorment bien, semblent heureux de vivre, très affectueux ; ils s'accommodent de beaucoup de situations où les autres pleurent généralement.

S.M. : Comment expliquez-vous cela ?

M.-L. AUCHER : L'oreille est l'organe qui a pour mission d'analyser les sons, mais en fait, c'est tout le système nerveux, c'est l'ensemble du corps qui les reçoit. Pour le fœtus, cela passe (avant même la formation de l'oreille, au cinquième mois) par l'intermédiaire des vibrations du corps de la mère. Or, les quatre octaves que l'homme et la femme peuvent chanter l'une à la suite de l'autre ont une répercussion sur les quatre zones de notre corps : une octave pour les jambes, une pour le bassin, une pour le thorax et une pour la tête. Les sons aigus vont vers le haut du corps, les sons graves vers le bas. Lorsque le père, chanteur professionnel ou non, exerce souvent sa voix de basse, on observe chez le bébé un tonus des membres inférieurs relativement plus élevé.

S.M. : La simple voix parlée ne produit-elle pas le même effet ?

Dr ODENT : Si c'est la voix qui chante, c'est infiniment plus riche comme information pour le cerveau du fœtus que si c'est seulement la voix qui parle, surtout quand on s'exprime en français, puisque nous sommes dans des bandes de fréquences très limitées. Quand on chante, on balaie toutes les gammes de fréquences utilisables que peut émettre notre voix. Certaines langues — le russe par exemple — utilisent des bandes très riches. Eh bien, tout le monde sait que la langue maternelle russe va de pair avec un apprentissage très facile des langues vivantes et des dons musicaux très accentués. Or, les petits Russes, dès la prime enfance et même in utero, perçoivent des vibrations dans des bandes de fréquences très variées, très riches. Ce n'est sans doute pas par hasard !

S.M. : Le bébé reconnaît-il des chansons que sa mère lui chantait quand elle était enceinte ?

Dr ODENT : Nous en avons eu l'impression. Je pense en particulier à un cas bien précis. Ça se passait vingt minutes après la naissance. Le père a mis très fort un disque d'une chanson d'Eva, et à ce moment, le bébé a immédiatement répondu par le sourire. Or, il se trouve que la mère, pendant sa grossesse, écoutait souvent ce disque et quelquefois même dansait sur le rythme correspondant. Là, nous avons vraiment eu une impression d'attention, de réponse.

S.M. : Marie-Louise Aucher, comment avez-vous été amenée à faire ces observations ?

M.-L. AUCHER : J'ai commencé comme soliste de concert, cantatrice. Je m'étais aperçue qu'à l'écoute de certains accords, j'éprouvais toujours une même sensation sur le corps et aux mêmes endroits : l'accord de ré, particulièrement, au plexus solaire, ou bien le sol grave au niveau du genou. D'autres musiciens m'ont affirmé ressentir la même chose ; Schumann en avait d'ailleurs parlé. Je me suis donc mise à étudier systématiquement les répercussions des sons sur mon propre système nerveux et à la périphérie du corps, ainsi que les incidences des quatre octaves dont je vous ai parlé. J'ai ainsi retrouvé sans le savoir le tracé élémentaire de l'acupuncture. De cette recherche est née la psychophonie, que l'on peut définir comme une méthode auto-expérimentale d'harmonie physique et psychique à la faveur de l'étude de la voix parlée et chantée.

S.M. : Comment ont été accueillies vos observations dans les milieux intéressés ?

M.-L. AUCHER : J'aime mieux vous dire qu'aussi bien dans le milieu médical que celui du conservatoire, j'ai fait rigoler les gens ! Puis, j'ai rencontré des personnes très qualifiées, capables de faire toute la liaison, de comprendre, et qui m'ont puissamment aidée. Il y a eu Marcel Martiny, professeur de biotypologie à l'École d'anthropologie. C'est lui qui m'a fait saisir sur quoi j'étais et les rapports avec l'acupuncture. Ensuite, j'ai eu le professeur Raoul Husson, qui était titulaire de la chaire de phoniatrie à la Sorbonne. J'ai eu aussi Paul Chauchard, professeur de neurophysiologie, qui est président d'honneur de notre Association française de psychophonie et qui a préfacé mon livre.

S.M. : Avant de venir à Pithiviers, aviez-vous déjà travaillé en liaison avec le milieu médical ?

M.-L. AUCHER : Plusieurs hôpitaux sont venus m'offrir de travailler pour voir ce que le chant pouvait faire, d'abord sur de grands malades mentaux à Charenton. Ensuite, à l'hôpital Bichat, je me suis occupée des enfants caractériels et malades mentaux très légers, et à Trousseau, de rééducation fonctionnelle. Enfin, j'ai rencontré le docteur Leboyer qui m'a mise en rapport avec le docteur Odent. Nous travaillons dans l'esprit de la naissance sans violence, dans le climat plus affectueux et le plus détendu possible. Cela n'enlève rien à la qualité technique des soins, je tiens à le souligner car on a raconté beaucoup d'âneries à ce sujet. Pour un accouchement aisé et le moins douloureux possible, la mise en pratique de ce merveilleux équilibre que procure le chant constitue une préparation non seulement physique (par les postures, les respirations, les contractions, les vibrations, etc.), mais également affective. Elle entraîne un tonus moral qui fait que tout le monde est de bonne humeur à l'hôpital.

Dr ODENT : L'un des points de départ de notre réflexion, c'est qu'autrefois les femmes enceintes éprouvaient le besoin de chanter, des berceuses en particulier. Donc, elles émettaient des sons par elles-mêmes, alors qu'aujourd'hui, elles écoutent la radio, la télé, des disques. C'est surtout passif. La meilleure façon d'éviter la pathologie durant la maternité, l'accouchement prématuré, etc., c'est la grossesse heureuse !

S.M. : Vous avez un répertoire particulier ?

M.-L. AUCHER : Toutes les mélodies traditionnelles françaises, des airs composés spécialement, mais aussi de belles chansons modernes.

S.M. : Et à toutes les futures mères qui ne peuvent participer à vos séances, que conseillez-vous ?

M.-L. AUCHER : Chanter comme elles peuvent, très souvent et en famille si possible. Entre parenthèses, l'écoute de musique enregistrée n'est pas mauvaise, à condition d'éviter les excès, soit d'intensité vibratoire, soit de paroxysme rythmique. Le « disco » n'est pas très indiqué ! Et puis, après la naissance, qu'elles continuent de chanter. L'enfant, quand il entend la voix de son père ou de sa mère, acquiert une oreille bien meilleure, le goût de la musique et celui de la voix humaine — ce qui est, pour la formation de son langage et l'équilibre de sa personnalité, primordial.

Santé Magazine, vers 1982. Entretien avec le Dr Alfred Tomatis ; entretien avec Marie-Louise Aucher et le Dr Michel Odent.

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Trouver sa voix

La voix est le reflet de notre personnalité. À la lumière de cette constatation, de nombreux psychothérapeutes font travailler les organes vocaux de leurs patients, pour retrouver le timbre idéal, le son qui plaît. Conclusion logique : lorsque l'on est bien dans sa voix, on se sent bien dans son être — et vice-versa.

Depuis une dizaine de minutes, les sons les plus surprenants sortent de la fine jeune femme brune et bouclée qui, devant moi, tangue et tourne comme un animal sur la trace d'une senteur alléchante : grognements de fauve sur la piste, chants de sirène, gazouillis de moineau, gémissements de chats sur le sentier de l'amour, accords de soprano ou de baryton… Elle passe du grave à l'aigu, de l'énergie féroce à la douceur extrême, avec une facilité déconcertante, entrecoupant le tout de gémissements rauques et heurtés comme des sanglots. C'est à vous donner des frissons dans le dos.

Margaret Pikes ose aller jusqu'au bout d'elle-même. Rien de sa voix ne lui est étranger. Cela fait plus de quinze ans qu'elle la travaille : elle peut en tirer pratiquement tout ce qu'elle veut. Aucune note, aucun cri, aucune émotion ne lui font peur. Margaret appartient au Roy Hart Théâtre, une communauté théâtrale basée dans les Cévennes, pour qui le son de la voix, indépendamment même des mots, est l'instrument d'expression par excellence.

Elle fait partie du nombre croissant de chercheurs, de thérapeutes et d'artistes qui explorent cet outil. Ils y voient, par un jeu de mots qui ne doit rien au hasard, une voie royale de la découverte de soi-même. Travailler sa voix, estiment-ils, rien de tel pour assurer au maximum son développement personnel. C'est une des façons les plus gratifiantes d'y parvenir.

Rien de plus personnel qu'une voix. Rien de plus révélateur. On reconnaît, les yeux fermés, ceux qui nous sont chers. On sent l'état où ils sont. « Tu as une bonne voix aujourd'hui ! » Ou : « Tiens, qu'est-ce qui t'arrive, tu as une drôle de voix ? » Mais nous réagissons aussi d'instinct, le plus souvent sans le savoir, à la voix de la plupart de nos interlocuteurs. Un timbre, une intonation peuvent transformer une rencontre en désastre ou en coup de foudre, en négociation éclair ou en fiasco. Il est des voix si insupportables qu'on n'entend même plus leur propriétaire dire : « Passe-moi le sel ! » D'autres si séductrices qu'on reste malgré soi sous le charme. Des voix si hésitantes, si inaudibles, qu'elles appellent l'agression, la catastrophe. D'autres si forcées qu'elles s'éraillent et font mal. D'autres si posées qu'elles imposent d'elles-mêmes le respect. L'effet est d'autant plus profond et brutal qu'il reste généralement inconscient.

Or jouer de la voix, ça s'apprend. Rien dans ce domaine n'est fatal : le pire handicap est surmontable. Comme le dit Louis-Jacques Rondeleux, professeur de chant et de diction au Conservatoire national supérieur d'art dramatique à Paris : « La voix est comme un instrument de musique. La qualité du son qu'on en tire dépend autant de l'instrument que du musicien — et davantage encore, peut-être, de la manière dont on s'en sert. »

La technique, indispensable, n'est qu'une affaire de gymnastique. Une fois apprise ou retrouvée, elle devient aussi simple que la marche. La difficulté, c'est de s'assumer, de laisser la voix dire ce qu'on est. De s'offrir le plaisir, de prendre le risque, à travers elle, de s'exprimer — et parfois même de se découvrir.

Pour émettre un son, il faut faire « vibrer » les cordes vocales en projetant sur elles, à l'expiration, l'air contenu dans la glotte. La note émise — le fondamental de la voix — est plus ou moins aiguë ou grave selon la rapidité, la fréquence du mouvement. Elle est liée en bonne partie à la longueur, à l'épaisseur des cordes vocales : c'est pourquoi les voix évoluent avec l'âge, en particulier au moment de la mue, où les cordes vocales se développent fortement chez les hommes. Mais le rôle des muscles du larynx est tout aussi important : c'est d'eux que dépendent l'étendue de la voix et le registre. Et quoi de plus sensible aux émotions que la région de la gorge et du cou ?

Le timbre, lui, s'acquiert au passage de l'onde sonore dans les caisses de résonance que constituent le pharynx (l'arrière-gorge), la bouche, le nez. Et enfin l'articulation : le mouvement de la langue, des dents et des lèvres, transforment le son en langage. Là encore, tout est donné et malléable. Le corps entier est un instrument vibrant ; plus il est libre, plus les sons deviennent riches et pleins. On imagine sans peine les répercussions vocales de la moindre tension…

À la suite d'un conflit intérieur, on peut se détériorer complètement le larynx. Un cadre supérieur s'était ainsi mis dans un tel état qu'il avait fallu l'opérer d'urgence. À la suite d'une « promotion », on lui avait demandé, en plus d'un travail déjà absorbant, de donner une série de cours pour lesquels il ne se sentait pas du tout préparé. En quelques semaines, il s'était retrouvé aphone.

Inversement, en retrouvant la voix et le plaisir de s'en servir, on peut faire disparaître des lésions bien physiques, comme des nodules sur les cordes vocales. C'est fréquent chez les enfants, chez qui une voix « épouvantable » ne fait souvent que traduire des tensions, un déséquilibre dans les relations familiales. Aidé, le petit patient retrouve non seulement un timbre plus plaisant, un larynx en bon état, mais une place plus satisfaisante dans sa famille.

Généralement, pourtant, le larynx est intact. Si la voix est mauvaise, c'est qu'on s'en sert mal. Le timbre peut être trop pauvre, trop métallique ; la mélodie monotone, le débit trop lent ou trop rapide, l'intensité trop faible ou trop forte, le son nasillard ; l'effet d'ensemble en contradiction complète avec l'aspect physique, la personnalité apparente de la personne qui parle. Mécaniquement, rien de plus facile à arranger : c'est une simple affaire de gymnastique. Encore faut-il que le mental suive, qu'on accepte de modifier son image sonore. C'est une autre histoire.

B.A.-ba : la rééducation physique

On retrouve à la base de la plupart des méthodes de travail sur la voix : pour bien se servir de cette dernière, il faut avoir une respiration libre, partant du diaphragme, comme celle des bébés. Et une posture correcte, dos bien droit, sans courbure excessive des reins et de la nuque. Le souffle, le dos ? On retrouve bien là le siège de prédilection de toutes les tensions. Rien de tel, pour bloquer une émotion, que de « peler » sa respiration. Ou de se refermer sur soi en faisant le dos rond. Libérer son corps, c'est remettre l'instrument en état de fonctionner, sortir de ses défenses posturales. Souvent, cela suffit pour que s'opèrent des transformations spectaculaires.

Yva Barthélémy, professeur de chant, forme surtout des professionnels. Mais sa méthode, assure-t-elle, est accessible à n'importe qui. Elle libère même les timides, les victimes d'autocensure persuadés d'être « incapables d'émettre une note ». Son secret ? Avant le moindre vocalise, elle vous fait faire toute une gymnastique de la mâchoire, de la bouche, du cou. Elle l'a mise au point elle-même, au départ pour se rééduquer : elle avait perdu la voix. Aujourd'hui, le travail qu'elle propose permet, sans risques, de développer son registre de façon étonnante. On utilise au maximum son diaphragme, on allonge la nuque. On tire la langue jusqu'au nez ou jusqu'au menton, on fait des grimaces de gargouille, on s'imagine avoir dans la bouche une balle de tennis qui gonfle, qui gonfle, vous remontant le palais. Bref, on procède à toute une série de « dilatations internes » qui permettent au larynx de travailler dans la détente. Et qui massent en profondeur le plexus solaire.

Le résultat est parfaitement euphorisant. Je suis arrivée à mon premier cours, épuisée par une journée stressante. J'en suis repartie en plein bonheur. « Pratiqué de cette manière, le chant a des résultats étonnants sur l'état général », constate Yva. Sans doute parce que la gymnastique qu'elle propose touche des points particulièrement sensibles aux tensions d'origine psychologique : nuque, mâchoire inférieure, diaphragme, plexus solaire ? Parvenir à les détendre à fond, c'est déjà voir la vie sous un nouveau jour !

Retrouver son tonus

De nombreux médecins et psychiatres lui envoient d'ailleurs des patients « à plat » : en un rien de temps, elle leur a fait retrouver leur tonus, physique et mental. « Ce n'est pas un hasard si la voix est placée où elle est : entre la tête et le corps, dit-elle. Elle ne peut fonctionner correctement que quand les deux sont en harmonie. Que l'un ou l'autre prenne la prédominance, tout se coince… »

Mise au point par un comédien australien qui devenait aphone en scène, la technique Matthias Alexander est paradoxale. Pour avoir une bonne voix, elle apprend à ne pas y toucher — à libérer tout le reste ! Sa base est une « gymnastique douce » où le mental compte autant que le corps. On y apprend essentiellement à ne « pas faire » — à ne pas contrarier les mouvements instinctifs du corps, naturellement justes, par des tensions inutiles. Pour parler, par exemple, on commence en libérant la nuque, en laissant la tête retrouver sa place correcte : c'est-à-dire, quand on est debout, bien haute sans pointer le menton, la fontanelle le plus loin possible du sacrum. On libère les épaules, on allonge, on élargit le dos au maximum — et tout se met à fonctionner sans problème, sans effort, y compris la voix.

Pour parler, on a besoin de souffle. On a tendance à le prendre goulûment, à se remplir les poumons trop vite, brutalement, en se coinçant les épaules et les côtes. Le résultat ne se fait pas attendre : le larynx se crispe, la voix se fausse. En technique Matthias Alexander, on commence par adopter une posture correcte. Bien détendue. On laisse l'air entrer tranquillement, sans se presser, sans forcer le moins du monde, sans intervenir. Par exemple, on est en train de faire une lecture à voix haute. Chaque fois que l'on a besoin d'air, on s'arrête, on attend que les poumons se remplissent d'eux-mêmes, et on repart. On se détache complètement du texte. Très vite, on découvre qu'on a bien assez d'air pour finir la phrase.

On fait des « a » chuchotés, en amplifiant le son de l'air sans donner de la voix. La méthode est radicale pour voir tout ce qui coince en-dessous du larynx ! On reprend ces exercices dans toutes les positions : debout, genoux légèrement pliés, épaules souples, doigts légèrement posés, sans se crisper, sans appuyer, sur le dossier d'une chaise. Le dos s'élargit alors au maximum, la respiration s'amplifie au bas des côtes, la voix retrouve sa pleine sonorité en résonnant dans le thorax entier. On recommence à quatre pattes, ou allongés sur le dos, jambes pliées… On fait peu de vocalises : le travail est orienté avant tout sur la vie pratique. On apprend à parler avec aisance, à se faire entendre. Le secret ? Avant d'ouvrir la bouche, être pleinement conscient de soi, de son corps, et de ce qu'on peut exprimer.

« Quand ma voix commençait à s'érailler, quand le brouhaha devenait intolérable, raconte Alain Jacques, enseignant, je me suis mis à cesser toute activité, subitement, en plein cours. Je me détendais, je respirais, je laissais ma tête remonter à sa place… et je retrouvais l'auditoire muet, attentif, rendu subitement silencieux par la surprise ! Je pouvais reprendre d'une voix calme, tranquille… »

Mais les problèmes de voix sont souvent complexes, trop pour qu'un simple travail du corps, du larynx, de la phonation, suffise à les résoudre. La voix est alors malade de ce qu'on veut dire et n'ose pas exprimer. Ou de ce qu'on refuse en soi. L'améliorer, c'est faire ressurgir le conflit caché avec une force accrue. La voix, alors, ne peut s'arranger qu'avec un travail psychologique en profondeur.

Une nouvelle naissance par l'oreille

L'oreille joue en particulier un rôle fondamental dans la rééducation de la voix. Alfred Tomatis soutient que les troubles de la parole se corrigent comme ils se créent : par l'oreille. Selon ce chercheur qui travaille sur la question depuis 1954, la plupart sont d'origine psychologique et doivent se surmonter par une « nouvelle naissance », une « nouvelle éducation » acoustique. Pour parler correctement, avoir un langage bien articulé, un timbre agréable, il faut une nette prédominance de l'oreille droite, qu'il appelle « directrice ».

Ces derniers points, on s'en doute, ne font pas l'unanimité. Tomatis affirme les avoir démontrés par des expériences pittoresques. Il a demandé à un chanteur, à un comédien professionnels, de présenter une partie de leur répertoire où ils étaient particulièrement à l'aise, devant un appareil permettant de leur renvoyer aux oreilles le son de leur propre voix, filtré. Quand les deux écouteurs fonctionnent normalement, pas de problème. Quand le son ne parvient plus qu'à l'oreille droite, la sonorité, le phrasé deviennent encore meilleurs. Les cobayes notent eux-mêmes une facilité accrue. Qu'on ne leur laisse plus que l'oreille gauche, et patatras ! Ils perdent tous leurs moyens. La voix devient lourde, grossière, le rythme se ralentit considérablement, le virtuose commence à chanter faux…

L'écoute, assure Tomatis, commence avant la naissance, dans le ventre maternel. Le bon usage de l'oreille dépend de nos premières relations avec nos parents. Un conflit avec le père peut produire un « gaucher » auditif, avec tous les troubles qui s'en suivent : bégaiement, dyslexie, mauvaise voix et mauvaise intégration au monde. Un refus de la voix maternelle est pire encore : c'est toute la communication avec l'extérieur qui est remise en cause, parfois jusqu'à l'autisme ou aux troubles mentaux les plus graves. Même chez les « normaux », l'oreille est extrêmement sensible aux chocs psychologiques divers.

Heureusement, elle peut se reconditionner, retrouver sa sensibilité, sa souplesse par un traitement adéquat : une sorte de gymnastique sous casque grâce à un appareil spécial, l'oreille électronique, capable de combattre la paresse auditive sans la moindre intervention de la volonté, en jouant sur tout un système de filtres et de variations d'intensité. Avantage : on a ainsi éliminé tous les « parasites » qui sont progressivement venus s'ajouter à la voix sous l'effet des pollutions sonores ambiantes. On se recentre, on se retrouve, on affirme sa personnalité. Le résultat est probant : le C.E.S.D.E.L. compte parmi sa clientèle de nombreux professionnels de la voix — avocats, enseignants, cadres — qui y acquièrent non seulement un timbre plus satisfaisant, mais une nouvelle assurance.

Le « profil » une fois fixé, on peut passer à une phase plus créative : jouer de l'oreille pour trouver, dans sa voix, une inspiration nouvelle. Contrairement à Tomatis, le C.E.S.D.E.L. ne condamne pas l'oreille gauche. Lorsqu'elle mène le jeu, assurent ses animateurs, elle met notre imagination, notre sensibilité aux commandes. L'oreille droite, elle, est celle de la raison, de l'intellect : lui parler préférentiellement, c'est développer, et utiliser à fond, toutes ses facultés logiques. Mais que faire si on a la voix coupée, déformée par l'émotion, une fausse image de soi ? Dès qu'un progrès se manifeste, on risque de le refuser, de se réfugier plus profondément dans un défaut. La voix n'est qu'un système sophistiqué de défense.

Un carrefour entre soi et l'autre

« La voix est un carrefour entre le corps et le langage, entre le conscient et l'inconscient, entre soi et l'autre », explique de son côté Marie-Claude Pfauwadel. Phoniatre et médecin, elle vient de consacrer tout un livre à la voix, à ses troubles et à sa rééducation : Respirer, parler, chanter (Le Hameau). Elle est, par les hasards de son histoire personnelle, de formation psychanalytique. Cela n'est en rien obligatoire dans son métier, mais d'une utilité essentielle dans sa pratique. Elle n'en commence pas moins tous les « bilans phoniatriques » — les examens qui servent de base à son diagnostic — par une observation attentive du larynx du patient. Les cordes vocales peuvent être en si mauvais état qu'une intervention chirurgicale s'impose. C'est rare : la voix est le domaine par excellence des affections psychosomatiques, des troubles fonctionnels.

Le Dr Pfauwadel reçut un jour une enseignante dotée d'une voix de petite fille parfaitement insupportable, aiguë, nasillarde. La patiente ne venait pas de son propre chef, mais sur l'ordre de sa directrice d'établissement. Elle fait des progrès rapides… et disparaît. Les rendez-vous étaient pris d'avance : Pfauwadel décide d'attendre. La patiente finit par revenir, penaude : « J'arrivais à votre porte, je n'ai pas pu entrer. Je crois que je préfère garder ma voix comme elle est… » Parler comme une petite fille avait pour elle un avantage : cela permettait de faire l'impasse sur la sexualité. Sans qu'elle se l'avoue, perdre cette défense lui faisait peur.

Affronter un conflit, modifier l'idée que l'on s'est faite de son « destin », à partir de ses expériences enfantines… En travaillant sur elle, on peut remonter très vite au passé. Le rythme exprime la manière de se situer par rapport au monde : se sent-on ou non intégré ? L'intensité est rattachée au niveau d'énergie. Des souvenirs très forts peuvent surgir quand on vous demande de parler plus fort ou moins fort que vous en avez l'habitude. La respiration est très liée aux comportements émotionnels. Quant aux bruits non vocaux (raclements de gorge, claquements de lèvres), ils traduisent les pulsions.

Par un biais différent, Henri Chédorge est embarqué dans une exploration émotionnelle du même ordre que celle de Magnabosco. La voix humaine, dit-il, est faite pour exprimer la gamme complète des sentiments. Les Anciens non seulement le savaient, mais le faisaient. Il existait des chants, des voix pour toutes les circonstances de la vie. Chacun, homme et femme, utilisait la totalité de ses registres : la voix de poitrine, dite aussi « registre viril » (c'est la plus grave), et la voix de tête, dénommée par dérision « la voix de fausset » depuis le XIXe siècle, quand on s'est mis à reprocher aux chanteurs de ne pouvoir y accéder en timbre viril.

Avec la révolution industrielle et le développement du pouvoir masculin dans la société, cette confusion sonore des sexes est brusquement devenue « tabou », tant sur scène qu'au foyer.

Le chant primordial

C'est cette censure que Chédorge se propose de lever, dans ses stages de « chant primordial », où il s'efforce de remettre ses élèves en contact avec les énergies primitives, la joie pure, sans cause, les forces de la nature qui sont en chacun de nous. Comme les écoles de chant antique, dont il a retrouvé les méthodes par une longue recherche documentaire, il concentre son travail sur les zones où les registres se croisent. Se retrouver vocalement bisexuel représente, pour nombre de participants, un choc salutaire. Quand l'émotion devient trop forte, on passe à un registre plus désincarné, plus élevé : une envolée vers la plus haute des voix de tête. On croirait entendre des anges dans une cathédrale. Puis on replonge dans un joyeux concerto de coassements de grenouilles.

« Rappelez-vous, dit Chédorge, pour monter il faut appuyer son souffle le plus bas possible ; pour descendre, ne pas oublier de faire résonner la voix en tête. » À explorer tous ces extrêmes, on retrouve son centre. Et la stabilité, la sûreté de soi qui permet de tout laisser passer dans sa voix, de tout dire… Certains se bloquent, ont peur : Chédorge ne force jamais personne, n'impose aucune progression. Chacun avance à son rythme.

On peut enfin chercher dans sa voix le plaisir pur. La travailler pour, et par, son simple effet vibratoire. Elle devient alors l'équivalent sonore d'une sorte d'acupuncture, dont l'action est forte sur le physique, sur le mental, sur le spirituel et sur le niveau d'énergie. C'est le cas, entre autres, de la psychophonie, mise au point par une ancienne cantatrice, Marie-Louise Aucher, et utilisée depuis bientôt trente ans en psychothérapie, en pédagogie et en développement personnel.

À la maternité de Pithiviers, dans le service du Dr Odent, Marie-Louise Aucher en étend même les bénéfices aux enfants à naître. Dans le cadre d'une préparation à la « naissance sans violence », mettant l'accent sur l'accueil du bébé en douceur, elle organise des chorales de futurs parents. Cela permettrait au fœtus de jouir, dans le ventre de sa mère, d'une sorte de massage sonore, excellent pour le développement de son système nerveux. Cela rend, en tout cas, l'ambiance de l'hôpital particulièrement détendue et chaleureuse.

Le corps entier est un instrument vibrant, dit Marie-Louise Aucher. Chaque note de la voix humaine, qu'on l'émette ou qu'on la reçoive, résonne en un point particulier qui s'étage, du grave à l'aigu, entre la plante des pieds et le sommet de la tête. Ces points sont les mêmes que ceux utilisés en acupuncture.

Reçue, la voix peut bercer ou agresser, provoquant des accumulations de tension nerveuse dont on ne peut se libérer qu'en s'exprimant à son tour. On peut crier, mais mieux vaut chanter ! Ce faisant, on « se vibre » soi-même, de l'intérieur. L'effet est d'autant plus bénéfique que la voix est mieux placée. Parvenus à l'optimum, on se sentirait comme enveloppé d'un cocon, totalement en sécurité, euphorique…

Pour obtenir un tel résultat, la psychophonie propose une progression précise. Elle suppose au préalable une détente, physique et mentale, une posture correcte, un travail approfondi sur la respiration. Quant au travail vocal proprement dit, il aborde sept « plans d'expression », de la simple pose de voix au chant sacré : « Qu'on soit ou non croyant, assure Marie-Louise Aucher, il n'est rien qui permette à l'esprit de planer plus haut. »

Comme l'explique un autre praticien du chant sacré, Iegor Reznikoff, les lieux où résonne la voix (tête, gorge, poitrine) sont, dans le corps, les espaces mêmes de la prière : par ses harmonies élevées, la voix agit directement sur la conscience. Chanter représente un des moyens les plus sûrs, les plus rapides pour entrer en méditation, pénétrer dans le « monde invisible » de l'âme, de l'esprit.

On retrouve ainsi la « vibration naturelle » du corps, perdue par des années de pollution sonore. Pour Reznikoff, depuis l'invention du piano et de ses intervalles réguliers, toute la musique est devenue « fausse ». Pendant des années, il s'est « lavé l'oreille » en n'écoutant que des musiques orientales, africaines ou primitives. Puis il a reconstitué les chants grégoriens tels qu'ils devaient être à l'origine. Ses groupes de chant sacré, où le sanscrit voisine avec la liturgie chrétienne et notre plus belle musique d'église, attirent des fidèles passionnés. « Ce travail est pour moi un complément essentiel du yoga », dit un de ses élèves. « J'y trouve l'élan intérieur qui me manque dans les chorales ordinaires », dit une autre. Assister à un cours, ne serait-ce que comme auditeur, donne en tout cas une extraordinaire sensation de paix et de détente. On est enveloppé de vibrations, on perd tout sens de l'espace et du temps, on plane…

On peut aller plus loin encore, se perdre — ou se trouver ? — dans les « mantras » que propose le Yoga du Son. Il n'y a plus là que des sons purs, d'avant le langage, sans psalmodie, sans mélodie. Rien que les voyelles : u (prononcé ou), a, ô, é, et l'infini du « ôm » qui vous entraîne on ne sait trop où, mais dans un bonheur total. Sous la conduite de Pierre Molinari, professeur d'aïkido et de shiatsu (acupuncture sans aiguilles) formé au Japon, nous sommes là, assis en cercle, en tailleur ou sur les talons, dos bien droit, yeux clos, en posture de méditation. Le son nous engouffre, nous entraîne hors de nous-mêmes, dans un « ici et maintenant » absolu.



Pour en savoir plus

  • Les plans d'expression : schéma des psychophonie et L'Homme sonore, par Marie-Louise Aucher (Epi, 1982).
  • Chansons pour l'enfant à naître (cassettes), O.C.L., Atelier de Livry, 14241 Caumont l'Éventé.
  • Je me chante, 30 chansons pour la découverte du corps et l'éveil de la personnalité (UNI-DISC UD30 1387).
  • Respirer, parler, chanter, par Marie-Claude Pfauwadel (Le Hameau, 1981).
  • Trouver la voix, petit guide pratique du travail vocal, par Louis-Jacques Rondeleux (Le Seuil, 1982).
  • Alfred Tomatis a publié trois livres : L'oreille et le langage (Le Seuil, 1963), L'oreille et la vie (Laffont, 1982), La nuit utérine (Stock, 1981).
  • La voix, par E. Garde (PUF, Que sais-je ?, n° 954).
  • L'ombilic et la voix, par Denis Vasse (Le Seuil, 1974). Point de vue psychanalytique.
  • La voix, l'écoute, revue Traverses n° 24 (1980).

— Catherine Dreyfus, magazine Psychologie, 1982.

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Étude sur le bégaiement — 18 tests d'écoute de bègues

Compilation des constantes observées au niveau des tests d'écoute en BAPP chez les bègues : sélectivité fermée masquant des distorsions, conduction aérienne (CA) plate dans les deux tiers des cas, dôme ou pointe en zone du langage trahissant un problème relationnel au père, pointes aux fréquences élevées (8000 Hz CA, 4000 Hz CO) signant la recherche de la mère idéale, scotomes-pointes autour de 500-750 Hz renvoyant à la phase anale. Synthèse compacte d'un protocole d'interprétation clinique du bégaiement vu par l'audio-psycho-phonologie.

Étude de 18 tests d'écoute de bègues

On peut constater que l'on retrouve très fréquemment certaines constantes au niveau des TE en BAPP chez les bègues.

1. Des courbes globalement « belles »… mais trompeuses

D'une façon générale, les TE ne présentent pas de grosses distorsions. Ce sont même souvent des courbes qui sont assez proches de la courbe idéale.

Toutefois, plus la courbe est « belle », plus on a de chance de se trouver devant une sélectivité fermée. Au fur et à mesure que le traitement avance, la sélectivité s'ouvre (assez vite d'ailleurs) et c'est alors que l'on voit apparaître les distorsions sur la courbe. Ceci explique en partie que certains tests de fin de cure semblent moins bons — du point de vue de la courbe — que celui du BAPP.

Au niveau de cette fermeture de la sélectivité, il faut donc retenir les interprétations suivantes :

  • Accrochage à la mère, au passé.
  • Refus de se servir de son oreille.
  • Défaut d'analyse.
  • Pas de mise en route de l'intégrateur vestibulaire.

2. CA plate

Dans 12 cas sur 18 on trouve une CA plate (dans 5 cas sur les 2 oreilles ; dans 5 cas seulement à droite ; dans 2 cas seulement à gauche).

Cette CA plate joue en fait un peu le même rôle qu'une sélectivité fermée, en ce sens qu'elle empêche toute analyse.

3. Dôme ou pointe dans la zone du langage

Une caractéristique que l'on retrouve dans 16 cas sur 18 est l'existence soit d'une CO en dôme, soit d'une pointe très nette dans la zone du langage. Cette pointe ou ce dôme confirme que dans presque tous les cas, il y a un problème relationnel au père, et donc au langage :

  • Le langage est hypertrophié mais en même temps...
  • ... profondément agressif à l'égard du père.
  • Le langage ne peut être utilisé comme moyen de dialogue. Il n'a aucune valeur de communication. Il y a à la fois recherche et non-rencontre par rapport à l'image paternelle.

Dans le cas où la CA est, comme la CO, en forme de cloche, on peut en plus apporter les interprétations suivantes :

  • Hyper-intellectualisation.
  • Possibilité d'eczéma.

4. Pointes dans les fréquences élevées

On trouve très fréquemment une pointe dans les fréquences élevées : soit à 8000 Hz pour la CA, soit à 4000 Hz pour la CO. Répartition observée sur les 18 cas :

 CA (8000 Hz)CO (4000 Hz)
 D + GDGDGD + G
Nombre de cas101214997

(Il n'y a que 3 cas où aucune des courbes n'est ascendante.)

Ces pointes ont presque toujours (surtout à droite) comme explication :

  • Une recherche très forte de la mère ; elles prouvent combien la demande affective vis-à-vis du bègue est forte. Il faut néanmoins préciser que ces pointes sont souvent précédées en CO de scotomes, montrant la plupart du temps un désir de couper avec la mère. La remontée indiquant alors plus la recherche de la mère idéale, de l'image maternelle, que la dépendance vis-à-vis de la mère réelle.
  • Les pointes signifient également que le bègue adopte souvent un comportement agressif, soit très exprimé (CA), soit latent, voilé (CO), soit les deux. L'agressivité semble donc être une forte composante caractérielle du bègue.

5. Couple scotome-pointe à 500/750 Hz

Un dernier point qui nous a frappé concerne l'existence :

  • soit d'un scotome à 500 Hz avec une pointe à 750 Hz,
  • soit d'une pointe à 500 Hz et d'un scotome à 750 Hz.

Rappelons que nous sommes là, d'un point de vue somatique, dans la zone intestinale ; et d'un point de vue analytique, dans la sphère anale. Or on peut noter que toute la problématique de rétention et d'expression a souvent été mise en liaison avec le bégaiement. Tomatis explique d'ailleurs que le bégaiement serait en liaison avec un blocage survenu pendant la phase anale (entre 2 et 4 ans).

6. CO moins haute que CA

On a également été frappé par le fait que la CO était presque toujours moins bonne que la CA, ce qui prouve un mauvais contrôle au niveau du corps. Ceci étant confirmé par le fait que l'audiolatérométrie est presque toujours soit à gauche, soit au milieu.

— Note clinique du fonds AFAPP, document non daté ni signé. Document d'archive du réseau Audio-Psycho-Phonologie.

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