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Le langage et l'image du corps

Par Alfred A. Tomatis. Extrait de L'Oreille et le Langage. « Ce qu'il y a de plus profond dans l'homme, c'est sa peau. » — Paul Valéry

« Peut-être la meilleure définition de notre concept de langage est-elle la communication avec un autre par l'intermédiaire du Soi. »

Quand nous parlons, personne n'est plus amplement informé que nous-mêmes. Pour réussir nous devons utiliser tout notre corps, parce que c'est par lui que notre monde commence. C'est notre corps que nous devons d'abord assurer et convaincre de la véracité de notre discours. Notre corps se prête à ce jeu, et la parole joue sur lui comme un instrument aux résonances multiples et aux variations infinies. Le corps obéit avec une souplesse incroyable à toutes les extravagances de nos pensées.

Le corps humain est l'instrument du langage, et le langage humain est le chant qui le fait résonner.

Le corps dans son ensemble participe à l'expression, aussi simples que soient les moyens. Le corps contribue à l'expression par le regard, par le mime, par les mouvements, par l'attitude, par la totalité de notre être vivant et dynamique. Le corps contrôle l'expression par l'ouïe, par la vue, par la peau, par tous nos sens aiguisés à cet exercice qui, depuis notre pénétration dans le monde sonore, est celui qui a le plus fait de nous des humains.

Nous transmettons notre langage par tout le corps. Ce que nous voulons communiquer ne sont pas des sons, des mots, des phrases, ni des phénomènes acoustiques ; ce que nous souhaitons transmettre sont des sensations profondément vécues en nous par nos neurones sensoriels, cordes que notre parole a fait résonner en nous avec persuasion, précision, chaleur et enthousiasme.

Le corps qui chante transmet ses sensations

Laisser chanter son corps, c'est transmettre aux autres nos sensations proprioceptives. Si le chant est ample et harmonieux, s'il est souple et facilement produit, il transmettra la chaleur d'une expansion thoracique calme et puissante ; s'il est étroit et tendu, il nous emprisonnera dans la même angoisse qui bloque son émission.

L'image de notre corps, que notre parole parlée forme en permanence, est dessinée et sculptée dans ses moindres détails sous notre toucher sonore.

Nous parlons afin de nous donner du plaisir. Nous nous enveloppons de notre miroir acoustique pour mieux nous connaître nous-mêmes. Notre langage se modèle sur notre corps, tel que ce corps se définit en nous, tel que nous le concevons grâce aux informations dont nous disposons.

Un cas clinique : la reconstruction du langage

Le travail clinique nous offre un cas en exemple : un enfant de sept ans nous est adressé par un collègue, pédiatre et psychiatre, pour un retard considérable dans le langage associé à un déficit intellectuel sérieux. L'examen révèle un enfant de constitution normale, voire plutôt avantagé en taille, au visage bouffi et de faible mobilité, tout à fait turbulent dans son comportement, et absolument incapable de se faire comprendre.

L'étude de sa latéralité révèle des réponses bilatérales, à la merci de la fantaisie de notre jeune sujet. Quand nous lui demandons de dessiner un homme, nous observons un cercle avec une tache centrale : la représentation globale de son Soi sans différenciation d'aucune partie de son corps.

Nous décidons d'entreprendre une éducation de son langage. À la suite de cette éducation, qui est réalisée dans des conditions spécifiées à l'aide de filtres électroniques, nous notons un développement du langage chez l'enfant, malgré son faible quotient intellectuel. Au bout de trois mois son langage devient intelligible, la droitisation apparaît et les dessins que l'enfant fait d'un homme nous assurent du progrès dans sa conscience corporelle. Une tête surmonte maintenant le corps et les membres se détachent du corps avec précision.

Mieux qu'un long discours, la reconstruction expérimentale du langage démontre le parallélisme évolutif de la double acquisition de la parole et de l'image corporelle. C'est de cette réincarnation du verbe que naît le son d'un langage.

Extrait de « Language and Body Image », Alfred A. Tomatis, in The Ear and Language. Publié dans Ricochet, International Journal of Tomatis Method Research, Vol. 1, No. 1, mai 2004.