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L'oreille spirituelle : écouter l'univers

Au-delà de la physiologie, l'écoute ouvre sur une dimension spirituelle. Comment l'oreille nous connecte à l'univers.

L'oreille spirituelle

L’oreille spirituelle « L’homme est appelé à devenir une antenne, qui reçoit et transmet la musique qui donne vie au monde, au travers de son évolution. » « Ce processus n’est pas encore achevé et, pour le moment, il y en a peu qui ont atteint ce but. » Alfred A. Tomatis83

Alfred Tomatis et la question de la spiritualité

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n livre sur Alfred Tomatis ne serait pas complet sans parler de l’écoute et de la spiritualité. Il s’est souvent exprimé sur le sujet dans ses livres et ses nombreuses conférences, car l’écoute, selon lui, menait à la prise de conscience de la dimension spirituelle dans la vie de chacun. Il importe cependant, avant tout, de bien séparer le travail de recherche et de thérapie de Tomatis des considérations métaphysiques qu’il a développées, soit à partir de ses recherches, soit à partir de ses propres croyances (Alfred Tomatis était catholique, cela doit être dit, si l’on veut éviter tout malentendu). Il serait en effet injuste d’invalider ses recherches et son travail thérapeutique en raison de ses croyances. Certains n’ont pas hésité à sauter ce pas pour déconsidérer son travail. Je demande donc au lecteur, avant qu’il ne continue la lecture de ce livre, de bien faire la différence entre le travail clinique et les considérations d’ordre métaphysiques qui vont suivre. On peut être d’accord avec le premier et être en désaccord avec les secondes. Alfred Tomatis lui-même ne l’ignorait pas et s’en amusait parfois.

Force est de constater, cependant, que, lorsqu’il « philosophe » sur l’écoute, Alfred Tomatis est en syntonie avec les grandes traditions religieuses, que ce soit sa propre religion ou des religions comme le bouddhisme ou l’hindouisme qu’il connaissait bien. Sa connaissance et la pratique du yoga, pendant de nombreuses années, lui permirent de mieux comprendre l’implication du corps dans les phénomènes spirituels. De même la connaissance et la pratique du chant grégorien aboutirent à un usage thérapeutique de grande efficacité, tout en lui permettant un approfondissement de sa foi. Pour lui, il n’est pas de pratique spirituelle qui ne s’enracine en premier lieu dans le corps. C’est le développement harmonieux des fonctions du corps qui est la base même de la vie spirituelle. Et, dans ce développement, l’oreille joue un rôle essentiel. On le voit, on est très loin des ruminations vagues et abstraites, qualifiées par certains de « métaphysiques » ou même de « New Age ».

Être droit L’idée de la verticalité est un des axes majeurs de la pensée d’Alfred Tomatis. On l’a vu, au début de ce livre, l’oreille joue un rôle, à travers son activité vestibulaire, dans l’accession de l’être humain à la verticalité. Le vestibule agissant comme un centre d’énergie permet de lutter contre l’attraction de la gravité grâce à une tonicité accrue qui fait que le corps puisse se dresser de plus en plus droit. La verticalité réorganise la structuration du corps, permet la libération de la main qui peut maintenant être utilisées pour des tâches complexes (l’écriture, la fabrication d’objets, le travail de la terre, etc.) mais aussi transforme l’appareil vocal, ce qui permet l’accès au langage. Celui-ci, à son tour, permet l’apparition de la conscience, puisque les mots permettent d’entrer en contact avec soi-même et avec les autres. On peut donc conclure que l’accroissement de la verticalité correspond à un accroissement de la conscience. C’est pour cela que Tomatis parle d’une posture d’écoute qui insiste sur la verticalité, car l’écoute, ce n’est rien d’autre que l’acquisition d’une conscience toujours plus large. Le jeune enfant refait ce parcours, lors de ses premières années. A cet âge, il s’agit de conquérir la verticalité corporelle qui conditionne le déve316

loppement du langage et la prise de conscience de soi et des autres. La lutte humaine vers la verticalité qu’il appelait « la lutte de Jacob » par référence à la Bible ne s’arrête pas à ce stade, mais se continue à travers les âges de la vie jusqu’à la mort et devient de plus en plus subtile, puisqu’elle implique que l’ego lâche prise. Lorsque le stage final de la verticalité est atteint, Alfred Tomatis postule que l’être se transforme en un «Écoutant», dont le corps est accordé comme un instrument pour entrer en résonnance avec les rythmes du Cosmos. L’« Écoutant » est alors capable d’écouter ce qu’il appelle « le bruit de vie ». Naturellement, il est le premier à reconnaître qu’il y a peu de gens qui deviennent des « Écoutants ». Ce n’est pas une raison, pourtant, pour ne pas essayer d’améliorer son écoute afin de vivre une vie toujours plus consciente.

Lâcher prise Le travail d’écoute décrit par Alfred Tomatis est essentiellement un travail psychologique. Dans son livre sur Mozart, il écrit que « le but essentiel de ma technique est de modifier la structure psychologique afin de la libérer des chaînes qui empêchent l’écoute. » Pour lui, la différence entre essence et existence était fondamentale. Je l’ai entendu remarquer à l’occasion : « exister, ce n’est pas être », ou encore, « pour être, on a besoin de s’oublier soi-même. » L’existence était pour lui dominée par l’ego, par le «petit moi», comme l’appelle le psychologue Karlfried Graf Dürckheim. C’est ce « petit moi » qui nous empêche d’embrasser la dimension transcendantale qui existe au-delà des limitations imposées par notre ego. Être ne peut s’entendre sans référence à la Divine Essence, de laquelle nous sommes issus. C’est l’expérience de cette dimension dans notre vie présente qui constitue l’expérience d’Être. Il la décrit comme « une dynamique de la vie perçue au niveau cellulaire. » Elle nous permet d’accéder à la conscience, si nous savons comment écouter. Cependant, la tyrannie de l’existence et de l’ego nous décourage de voir « le visage original, celui que nous avions avant la naissance », comme le décrit un célèbre koan zen. Pour lui, « le bruit de vie se perd, dès que l’homme entre dans la dynamique astreignante de l’existence. Les soucis, les contraintes, les états psycho317

logiques qui débouchent sur les préoccupations lancinantes du quotidien font disparaître cette extraordinaire écoute. » Plus que notre mode de vie, cependant, c’est l’ego qui est le principal obstacle. Etonné par sa facilité à prendre sans cesse des poses, il le décrivait en plaisantant comme « le singe vivant en l’homme. » Il s’agit avant tout d’un survivant et toutes les traditions spirituelles - en fait, toutes les écoles de psychologie - insistent sur la difficulté de l’ego à lâcher prise. C’est le « petit moi » qui nous emprisonne dans le labyrinthe du mental. Il jacasse sans arrêt, constamment tourmenté par une liste infinie de désirs, de besoins et d’humeurs. Il veut avoir et non être. Il mesure sa valeur et son pouvoir en termes de ses richesses : expériences, argent et objets matériels. L’ego ne milite pas en faveur du changement mais en faveur du statu quo. Il a ses petites habitudes, ses idées toutes faites et ses préjugés. Il appelle à l’esprit l’image d’un homme progressivement pétrifié, bien que son cœur physique continue de battre. Il est comme un système en circuit fermé