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Numérique ou analogique — Forum Paris 1994

Réponse d'Alfred A. Tomatis à une question posée lors du Forum, Paris 1994. En deux pages, l'auteur explique pourquoi sa méthode et son Oreille Électronique fonctionnent en analogique et non en numérique : le système nerveux humain — autoroute de l'information forgée par l'évolution — opère lui-même sur un mode analogique, et la recharge corticale recherchée par la cure exige qu'aucun atome de la chaîne de transmission sonore ne soit en rupture avec ce rythme. Tomatis cite à l'appui des expériences japonaises montrant que les projections sur le cortex diffèrent selon que les sons captés sont d'origine analogique ou numérique.

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Audition et phonation — Leur réaction et leurs contre-réactions (Helsinki, IVe Congrès International des Sciences Phonétiques, 1961)

Communication d'Alfred Tomatis au IVe Congrès International des Sciences Phonétiques tenu à Helsinki en 1961, publiée en 1962 par Mouton & Co dans les Proceedings du congrès (pp. 389-399). Tomatis y formalise devant un auditoire de phonéticiens et de linguistes le triptyque Audio-psycho-phonation : le langage comme circuit fermé d'auto-information régi par la cybernétique, le rôle directeur d'une oreille unique, le mécanisme du « delayed feed-back physiologique » dans le bégaiement, et le parallélisme strict entre scotomes auditifs et scotomes vocaux, démontré par l'éblouissement audiométrique.

Audition et phonation — Leur réaction et leurs contre-réactions

par A. TOMATIS

Proceedings of the Fourth International Congress of Phonetic Sciences, Helsinki 1961 — Mouton & Co, 1962, pp. 389-399.


Notre communication veut inscrire à l'ordre du jour l'audition et la phonation qu'elle prétend aborder, non pas comme deux entités à étudier — si souvent traitées et si profondément étudiées — mais comme un tout, comme un ensemble dans lequel s'imbriquent, en une intimité solidement charpentée, leur action et leurs réactions.

Nous aurions préféré accorder le petit exposé le titre d'« introduction à l'audio-psycho-phonation », mais la crainte d'imposer un néologisme, sans initiation préalable, nous a fait incliner vers une définition plus familière, mais moins précise. Nous restons toutefois persuadé que le triptyque « Audio-psycho-phonation », que nous avons depuis longtemps adopté, circonscrit de manière plus satisfaisante l'objet même de notre travail. Au surplus, il définit avec exactitude les frontières d'un département qu'il convient d'annexer aux sciences phonétiques.

Considérer, chez un même individu, l'audition et la phonation comme un tout, sceller leur union par un lien psychologique, c'est concevoir le langage sous un aspect assez nouveau.

C'est ainsi qu'à l'accoutumée du langage, et notamment du langage oral, objet particulier de la présente étude, fait appel à des notions d'information, de communication en direction d'autrui, voire un informé. Celui-ci riposte à son tour avec des possibilités semblables, motivant ainsi la mise en route d'un circuit fermé dont les pôles extrêmes sont l'informateur et l'informé, qui, alternant leurs rôles, jouent tantôt comme émetteur, tantôt comme récepteur. Ce qui se manifeste, sur le plan de l'information, par une boucle cybernétique, dont une complexification plus élevée, dont le schéma le plus simple se reproduit ci-dessous.

Il met en évidence le rôle de l'informateur, muni d'un cortex et d'une bouche en fonction et de l'auditeur, muni de l'oreille en fonction son cortex et la bouche, pour intervenir dans la réponse en tant qu'informé, à l'adresse de l'oreille du nouvel informé, qui n'est autre que notre premier locuteur.

Ainsi, dans un jeu de va-et-vient, sorte de tennis sonique, nous pouvons renvoyer la balle acoustique avec plus ou moins d'agilité, d'habileté, d'adresse. Ce trait, ce que nous savons émettre, que nous savons recevoir, est le message.

Pourtant, dans l'information, le premier informé n'est pas déjà l'informateur lui-même. C'est là le point essentiel que nous désirons développer ici. Certes, nous n'errerons

[Fig. 1 — Boucle d'information : Informateur (Cortex → Bouche) → Oreille → Cortex Informé, et retour symétrique en sens inverse.]

au schéma n° 1, nous voyons que le message, lâché dans l'espace, se dirige vers l'oreille à l'écoute, mais ce message n'a de sens que parce qu'il a été contrôlé à tout moment dans ses différents paramètres. Il est émis avec une intensité qui doit être suffisante pour atteindre l'oreille de l'informé ; au surplus, le timbre de voix qui lui est accordé doit être identique à celui du locuteur ; l'intonation fait apparaître autant d'inflexion que le sujet semble le désirer ; le rythme, devenant plus ou moins lent, plus ou moins saccadé, traduit l'intention de l'informateur ; la cohérence du discours, enfin, dénote à quel point le langage a subi un contrôle de tous ces éléments.

Ainsi, la notion à dégager est celle de l'auto-information. Elle fait apparaître la mise en fonction de l'auto-contrôle dans le rôle essentiel d'instructure une régulation. Le locuteur obéit donc également aux règles imposées par cette régulation cybernétique, dont l'étude révèle qu'il y a de mécanique dans la physiologie du langage.

Le circuit audio-psycho-phonation se décompose schématiquement en plusieurs tronçons.

  • a) Le premier, le plus élevé dans la chaîne, est celui qui motive l'acte parlé. Nous le dénommerons le cortex. Il va sans dire que cette appellation symbolique n'a pour but que de désigner l'encéphale en entier, sans préjuger d'aucune localisation. Elle représente, dans son ensemble, l'intelligence, l'acte volontaire de mise en route du système.
  • b) Le deuxième tronçon est celui de la phonation, qui correspond à l'acte parlé. Il met en œuvre, dans son mécanisme, maints organes électivement destinés à des fins digestives ou respiratoires, qu'il sait unir grâce à une transcendante adaptation dans un but d'information acoustique articulée.
  • c) Le troisième tronçon est purement physique. Il dépend des qualités acoustiques de l'air qui nous environne et dont nous savons exploiter les infinies modulations à des fins d'information. Il est l'instrument phonétique par excellence et c'est dans

[Fig. 2 — Boucle d'auto-information : Cortex / Centre phonation → Bouche → Information ; en retour Oreille → Centre Auditif → Auto-information.]

l'art de l'utiliser que l'homme a constitué le langage oral. L'homme n'est-il pas l'animal le plus adapté aux possibilités d'exploitation acoustique du milieu dans lequel il vit ?

  • d) Le quatrième tronçon réalise le capteur de notre boucle cybernétique. C'est grâce à lui que le message sonique lâché à l'adresse d'autrui est en sait contrôlé par le locuteur. Grâce à lui, l'informateur prend ainsi conscience de son rôle de « kybernetes », de pilote, dans l'acte parlé ; il peut ainsi régler avec précision dans ses divers paramètres ; il assiste au déroulement contrôlé du film acoustique qui se déroule devant lui et lequel il désire imprimer l'écoulement de sa pensée.

Le rôle directeur d'une oreille unique

Ce dernier tronçon apparaît, dans son ensemble, comme l'organe essentiel de l'auto-information. Aussi l'étudierons-nous seul un fond laquelle il régule le « feed-back » de la phonation, totalisant à lui seul des fonctions multiples. C'est lui qui contrôle l'intensité, le timbre, le rythme, la modulation, l'expression, etc.

C'est à la clinique et au laboratoire qu'il faut faire appel pour aborder ces problèmes. Depuis plusieurs années, nous nous sommes attaché à étudier cliniquement le rôle de l'oreille dans la pathologie du langage, dans les troubles de la phonation, dans les déficits de l'émission vocale, travail qui nous a permis d'élaborer les théories d'entretiennent des hypothèses que nous avons pu vérifier au cours d'expériences de laboratoire.

Ce n'est pas sans motif que nous avons fait allusion dans le paragraphe précédent, au rôle de l'oreille — et non pas des oreilles — comme élément de contrôle parallèlement à l'audition. C'est qu'il est vrai qu'il existe deux capteurs auditifs parallèlement structurés, identiques dans leurs mécanismes propres, mais il n'en demeure pas moins vrai qu'une seule oreille sert à contrôler le son émis. Cette seule oreille, siège à droite chez le droitier, à gauche chez le gaucher. Elle s'appelle l'oreille directrice, siège du « viso », son, le phrase, l'analyse ; elle seule vérifie la valeur rythmique d'une phrase ; elle seule impose, dès l'entrée de la boucle de contrôle, ses caractéristiques de modulation.

Nous allons donc nous attarder un peu plus longuement sur cette oreille dominante dont les perturbations entraînent toujours des troubles importants de l'émission vocale.

Son exclusion entraîne ipso facto une altération de la voix. Ainsi, le fait est spectaculaire chez le chanteur professionnel. Quelles soient l'ancienneté et la perfection de sa technique, quelles que soient ses habitudes acquises, sous l'usage des pistons, l'aisance et l'évanouît qualité, la justesse est impossible à savoir, le rythme s'altère, perd sa qualité, le rythme s'altère et ralentit considérablement sans que l'exécutant soumis à cette épreuve puisse corriger une telle réaction. Si, au contraire, l'autre oreille, non directrice, se trouve éliminée par le même procédé, on ne remarque aucune modification, aucune altération de l'émission. Peut-être même notera-t-on une amélioration, une plus grande aisance.

Ainsi, chez le professionnel de la voix, lorsqu'il s'agit de viser avec précision les sons qu'il est capable d'émettre, nous pouvons constater que :

  • d'une part, le rythme est modifié : certains chanteurs vont jusqu'à pousser la ligne mélodique ;
  • d'autre part, l'altération du timbre dénote un contrôle de mauvaise qualité pour certaines bandes passantes.

L'expérience est encore plus frappante lorsqu'elle est réalisée sur la voix parlée, par éblouissement de l'oreille directrice d'un sujet normal, doté d'une voix de bonne qualité. C'est encore le laboratoire qui nous a permis de mettre en évidence les perturbations qui entraînent soit un trouble du rythme, soit un trouble du timbre. Bien entendu, ces deux catégories s'imbriquent souvent et s'offrent par tous ces images instinctes. Nous nous proposons d'évoquer ici ces deux groupes pour en laisser entrevoir au moins le mécanisme.

Les troubles du rythme

Apparaissent surtout lorsque l'oreille directrice, c'est-à-dire le capteur fonctionnel, se trouve totalement exclue. Son élimination introduit effectivement ce que nous avons résumé par l'expression « Delayed feed-back physiologique ». Désirant montrer par là le rôle joué dans la physiologie du capteur en question, nous avons pris pour appui l'expérience contemporaine que Lee et J. Black avaient découverte, en provoquant un retard de la parole à l'aide d'enregistreurs à tête mobile, montage qui leur a permis les mêmes altérations, par simple suppression de l'oreille dominante, sans qu'on ait recours à l'instrumentation de ces chercheurs. Deux schémas très simples feront mieux comprendre le mécanisme de ce delayed feed-back.

Le retard, le temps de retour, le délai, pour employer les termes usuels, introduisent de fait dans la boucle de contrôle de l'audition une gamme variable de troubles que nous pouvons d'expliquer la naissance des troubles du langage sous les différentes formes correspondant à son degré de gravité, depuis le simple bafouillement jusqu'au bégaiement le plus sévère. Elles traduisent aussi, dans notre

[Fig. 3 — Circuit audition-phonation normal chez un sujet droitier : oreille droite → centre auditif gauche → organes phonatoires.]

[Fig. 4 — Circuit audition-phonation chez un sujet droitier qui a perdu son oreille directrice : on remarque le « transfert transcérébral ».]

boucle de retour, des imperfections qui font surgir des incidences s'échelonnant du simple raté au pompage le plus caractéristique.

Les troubles du timbre

Apparaissent dès que l'on touche à l'oreille directrice, d'une manière partielle, c'est-à-dire dès qu'on lui supprime telle ou telle bande passante, par n'importe quel procédé (filtre passe-haut ou passe-bas, par exemple).

La réponse ne se fait pas attendre. Immédiatement, le timbre d'émission se trouve modifié en fonction de la bande supprimée dans le capteur. Le parallélisme est si poussé qu'il n'est pas trop osé de dire que l'émission n'est que le reflet de ce que le capteur auditif entend. Que l'on supprime les aigus du récepteur, et la voix s'aggrave ; que l'on accorde des aigus au contraire et la voix s'allume.

L'ensemble se déplace suivant la volonté de l'opérateur. On peut illustrer ce phénomène en étudiant simultanément la courbe de réponse après altération par filtres, et le spectre de la voix correspondant à son nouvel auto-contrôle. On constate alors une superposition de la courbe d'enveloppe des sons émis. Le scotome auditif se traduit par un scotome vocal, ce qui permet d'extrapoler sur la fixation tronquée sur la phonation. Les figures 5 et 6 montrent l'effet de l'audition tronquée sur la phonation.

Devant de tels résultats expérimentaux, il n'y avait plus qu'à n'en pas faire pour extrapoler sur le plan clinique et thérapeutique.

La clinique nous a révélé que :

  • a) les troubles du rythme sont essentiellement liés à la non-utilisation de l'oreille directrice, soit que le latéralité ait été contrariée, soit qu'elle reste mal définie, comme dans une « ambiscousie » rendant impossible la détermination du capteur fonctionnel ;
  • b) les troubles du timbre sont toujours associés à une mauvaise utilisation de l'oreille directrice, ou à une déficience de celle-ci.
  • c) il faut rapprocher de ce dernier trouble les défauts articulatoires que l'enfant acquiert, non pas par mauvais mécanisme, comme on est souvent tenté de le croire, mais par un mauvais fonctionnement de capteur auditif. La réponse phonétique laisse apparaître des distorsions, mais elles ne sont autres que celles du capteur.

La thérapeutique sera simplement en pratique ce que le laboratoire nous a permis de dégager.

Une oreille directrice ne sait pas entrer en fonction : il suffit de l'y mettre et tous les rythmes s'acquièrent.

Une oreille directrice entre mal en fonction, mais elle peut ouvrir correctement son diaphragme : qu'on l'y aide et le timbre apparaît correct, les défauts articulatoires s'amendent.

Il est remarquable de voir combien l'oreille peut, après cette sorte de rééducation, modifier sa manière d'entendre. Aussi, l'acquisition d'une bonne voix, selon ces techniques, se traduit-elle par un modelage de la perception auditive, comme en font foi les modifications les plus audiométriques.

De telles expériences nous ont amené à définir les bandes passantes des diverses préparations auditives dont est permis de mettre au point des méthodes d'intégration accélérée des langues étrangères.

Ainsi, les différentes applications que nous avons introduites dans le domaine thérapeutique depuis plusieurs années nous ont révélé le rôle essentiel de l'auto-contrôle auditif dans l'élaboration du langage. L'efficacité des techniques utilisées à cet effet, qu'il s'agisse de corriger de mauvaises habitudes, de rééduquer des bégaiements, de structurer un langage ou de rendre la voix aux professionnels du chant, en constitue la preuve expérimentale la plus manifeste.

Nous pensons donc qu'il y aurait intérêt, pour les sciences phonétiques, à tenir compte de l'importance considérable du facteur auditif dans les problèmes de la phonation.

Aussi, à tous les phonéticiens, à tous les linguistes dont le principal souci est d'étudier ce qui sort d'une bouche, demanderons-nous de songer à ce qu'entend cette bouche qui parle.

Paris


[Fig. 5 — Audiogramme et phonogramme normaux du sujet ; on note le parallélisme des deux enveloppes.]

[Fig. 5bis — Audiogramme et phonogramme après éblouissement ; on remarque que le scotome auditif entraîne le même scotome vocal.]

[Fig. 6 — Sonogramme normal du sujet.]

[Fig. 6bis — Sonogramme après scotome.]

[Fig. 7 — Audiogramme avant et après rééducation.]


Source : Tomatis A., « Audition et phonation — Leur réaction et leurs contre-réactions », in Proceedings of the Fourth International Congress of Phonetic Sciences, Helsinki 1961, La Haye, Mouton & Co, 1962, pp. 389-399. Tirage à part offprint, pagination 213-224. Document numérisé provenant des archives personnelles d'Alfred Tomatis.

Note de l'éditeur : la transcription a été établie à partir d'un exemplaire imprimé en 1962 dont certains passages présentent des incertitudes de lecture (caractères empâtés, fautes de frappe d'origine). Les tournures rares ou inhabituelles ont été conservées telles quelles chaque fois que le sens demeurait clair, afin de préserver la voix de l'auteur.

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L'action de l'audio-psycho-phonologie sur le bégaiement (Van Jaarsveld, Potchefstroom)

L'action de l'audio-psycho-phonologie sur le bégaiement. Étude expérimentale sur 30 jeunes adultes bègues — premier protocole rigoureux mené en Afrique du Sud sur l'efficacité de l'Oreille Électronique. Tous les paramètres mesurés montrent une amélioration significative au seuil de 1 %.

1. Introduction

Un tour d'horizon sur la littérature actuelle relative au bégaiement indique qu'en dépit de sa précision et du caractère approfondi de la recherche, les investigations expérimentales ont proportionnellement peu contribué à donner un schéma clair, concis et généralement acceptable du bégaiement. Les résultats contradictoires et conflictuels des nombreuses recherches empiriques contrôlées avec attention en vue d'une étiologie du bégaiement, ont laissé maints thérapeutes du langage et psychologues — intéressés à une technique thérapeutique efficace face au problème du bégaiement — dans un état de confusion et de frustration. Il n'est pas rare d'entendre dire un expert en pathologie : « Nous ne savons pas d'où vient le bégaiement ».

Sans s'opposer à cette confusion, deux aspects sont constamment soulignés par les chercheurs :

  1. la fonction d'écoute comme initiatrice de l'acte de la parole ;
  2. l'interaction réciproque entre la mère et l'enfant dans l'acquisition de la parole.

Ces deux facteurs forment aussi le noyau central autour duquel les théories de Tomatis et ses techniques thérapeutiques d'A.P.P. se sont développées.

Tomatis définit le bégaiement dans le contexte d'un problème de développement. Il regarde le bégaiement comme une fixation à la phase bisyllabique du développement de la parole — comme une continuation chronique du bégaiement naturel du petit enfant, de telle sorte que son langage paraît être toujours un « chant à la mère » (Tomatis, 1973). Ceci implique une inhabilité à surmonter le clivage entre les deux pôles constitués par la mère et le père — clivage qui, dans un développement normal, devrait être introjecté dans le psychisme de l'enfant comme une unité fonctionnelle.

En fin de compte, un monologue inconscient (comme si l'enfant restait attaché à la mère seule) domine les processus de communication de l'enfant, et renforce le syndrome du bégaiement de telle façon que toutes les caractéristiques symbolisées par le pôle maternel — la gauche, le passé, les tendances somatiques premières, l'égocentrisme — se développent en priorité par rapport à celles symbolisées par le père : la droite, le futur, les tendances psychiques et spirituelles, l'altruisme.

Deuxièmement, l'hypothèse de Tomatis (1957 a), démontrée empiriquement, dit que la fonction d'écoute — vue comme initiatrice de l'acte de la parole — non seulement perçoit la pression des ondes sonores, mais analyse aussi les stimulations dans les limites de diverses dimensions : volume, hauteur, timbre, rythme. Chez l'être humain, l'input auditif n'est pas accepté à sa valeur nominale seule ; l'oreille n'est pas un récepteur passif, mais elle analyse et transforme l'input par des moyens de subtiles variances internes en un processus mental.

D'une manière caractéristique, l'organisation dynamique de l'écoute du bègue est révélée par le test d'écoute comme une hypofonction relative dans la zone de la parole de l'oreille directrice (Tomatis, 1954 a).

L'Audio-Psycho-Phonologie a été définie comme l'étude des diverses incidences existantes entre la « posture auditive » de l'homme et ses attitudes psychologiques et phonatoires. L'Oreille Électronique a été décrite comme un appareil permettant — dans son but thérapeutique — de donner un auto-contrôle dans la chaîne de la parole audio-psycho-phonologique, chaîne qui a pu être disloquée par les traumatismes mentionnés précédemment.

Le but de cette étude faite au Département de Psychologie de l'Université de Potchefstroom était d'examiner les hypothèses ci-dessus, par une étude théorique et expérimentale.

2. La relation parents-enfant comme déterminante du bégaiement

2.1. Le développement de la parole

Le développement de la parole chez l'enfant est présenté par Tomatis comme l'interaction dynamique parents-enfant à travers la phase phonique vers les phases syllabiques et linguistiques (Tomatis, 1972, 6, pp. 56-66) :

  • La première période (phonique) — exercice audio-vocal avec affinage spécial dans le feedback mère-enfant.
  • La seconde période (syllabique) — décrite comme bégaiement naturel, parce que ce caractère bisyllabique de la parole est encore dirigé en priorité vers la mère.
  • La troisième période — établit un pont avec le langage social et requiert la communication avec le père, l'« autre » et l'environnement social.

Le rôle critique de la relation mère-enfant dans le développement de la parole a été démontré par de nombreuses études — par exemple celles conduites sur des enfants élevés à l'orphelinat (Bowlby, 1951). Baker (1955) regarde l'« identification réciproque » entre les partenaires de la parole comme le mécanisme central de toutes les relations de la parole. Une privation de la mère pendant la période d'identification réciproque — au moment où l'enfant est encore sans maturité et non préparé — peut le laisser dans un état de frustration intense et aiguë.

2.2. Wyatt et la « théorie de la crise du développement »

Wyatt (1969) applique cette façon de voir dans son livre Théorie du bégaiement — crise du développement. Elle a trouvé que les bègues, en général, éprouvent une peur intense d'être séparés de leur mère, plus souvent que les groupes de non-bègues. Les bègues semblent aussi avoir un bien plus grand besoin de la présence de leur mère.

L'enfant qui bégaie semble être la victime d'un problème perpétuel : la peur d'être séparé donne naissance à des sentiments aigus de rage et d'hostilité dirigés contre la mère ; et les sentiments d'agressivité donnent alors au bègue une peur de la séparation qui est alors intégrée par l'enfant comme un moyen que la mère emploierait pour se venger. Wyatt concluait que la dislocation de la relation mère-enfant pendant une période critique du développement de l'enfant peut conduire à des répétitions forcées et à une fixation à cette période.

2.3. Verticalité, latéralité et parole

Le très intéressant document de Tomatis sur « Verticalité, latéralité et parole » (Tomatis, 1963) est bien connu. Quelques points :

  • Le riche symbolisme des polarités gauche/droite, mère/père, etc. présenté par Tomatis est confirmé dans les écrits de plusieurs chercheurs : Ornstein (1972), Domhoff (1969), Fagan et Shepard (1971).
  • L'homme se distingue de toutes les autres créatures vivantes par sa posture corporelle verticale. Par sa verticalité, l'homme est élevé de telle façon que ses sensations deviennent vraiment des perceptions humaines. Ceci, cependant, demande le maintien de l'équilibre entre la force verticale et la gravité de la terre.
  • De la même façon que ses pieds ont besoin d'un support ferme sur la terre-mère pour sa posture corporelle verticale, l'indépendance de l'homme et sa maturité finale se développent aussi en partant de la sécurité d'une relation ferme avec la mère, caractérisée par un lien empathique, et une liberté de croissance vers l'autre pôle constitué par le père, l'environnement social, les degrés spirituels et de plus hauts développements.

Au niveau psycho-social, la réalisation d'un équilibre effectif entre ces pôles — gauche/droite, mère/père, soma/psyché, passé/futur — semble être une nécessité inhérente au développement humain, dont la réalisation est aujourd'hui le but premier des psychothérapies.

2.4. La voix maternelle filtrée

La recherche de Tomatis pour établir cet équilibre l'a conduit à supposer une engrammation rythmico-acoustique prénatale (Tomatis, 1972 b, p. 21) et à utiliser la voix maternelle filtrée. Cette dernière semble être une technique unique et originale de l'APP, que l'on ne trouve dans aucune autre thérapie. Plusieurs auteurs confirment la théorie de Tomatis selon laquelle l'oreille serait fonctionnelle très tôt pendant la période prénatale : Ormerod (1960), Johnsson, Wederberg et Westin (1964), Grosser et Ortmann (1966), Clauser (1971). Les expériences de Salk au City Hospital, Elmhorst N.Y. (1960, 1961, 1962) constituent une indication bien documentée de l'engrammation rythmico-acoustique prénatale.

L'utilisation de la voix maternelle filtrée — selon la technique Tomatis — vise à éliminer l'angoisse et à établir des sentiments de sécurité (cf. Sarkissoff, 1973). Les observations cliniques confirment que l'enfant reconnaît très tôt la voix de sa mère, et que les enfants anxieux, insécurisés ou agressifs manifestent des réactions positives lors de l'écoute de la voix maternelle filtrée.

3. La fonction d'écoute comme déterminante du bégaiement

Le langage peut être décrit comme un système cybernétique. La phonation est contrôlée par l'audition. L'input sensoriel est sélectionné individuellement, digéré, emmagasiné et transformé par des forces internes. L'output (comportement de la parole) est continuellement monitoré par le processus de feedback et renvoyé par un mécanisme régulateur central (cf. Wiener, 1954).

Au niveau psycho-social, le modèle de Mead est applicable : l'homme est toujours en train de tester la réalité d'une manière sélective. La perception est organisée en termes d'hypothèses qui, après manipulation, conduisent au sens — avec comme résultat que le comportement est paralysé ou facilité respectivement par un feedback négatif ou positif. Le modèle de la crise du développement de Wyatt applique ce principe au problème du bégaiement.

Au niveau physico-acoustique

Les déductions suivantes ont été faites des recherches mentionnées dans la littérature spécialisée :

  1. Dans le circuit de feedback parole-écoute du bègue, un délai qui perturbe l'acte de la parole est des plus probables (Fairbanks, 1955 ; Stromsta, 1958 ; Berry, 1969 ; Cherry et Sayers, 1956).
  2. Cette perturbation est probablement active dans les systèmes feedback de toutes les modalités servant au langage (auditive, visuelle, tactile-kinesthésique, proprioceptive). Mais ces modalités sont secondaires par rapport à l'oreille — dans les archéo-, paléo-, et néo-stades de développement tels que les décrit Tomatis (1974). Des traumatismes peuvent agir comme avant-coureurs et précipitateurs.
  3. Dans la structure du feedback de l'audition, une relation semble exister entre les basses fréquences et le bégaiement (Cherry et Sayers, 1956 ; Stromsta, 1958 ; Ham et Steer, 1967 ; Bachrach, 1964).

Ces résultats apportent un support substantiel à l'approche thérapeutique de Tomatis : une éducation de l'oreille par des stimulations de haute fréquence comme aide thérapeutique au bégaiement.

Le traitement de l'audition par Oreille Électronique implique que les muscles de l'oreille moyenne peuvent être conditionnés à un état d'adaptation à l'environnement sonore. Sur la base de différentes études (Kostelijk, 1950 ; Wersall, 1958 ; Reger, 1960 ; Moller, 1972), on a pu établir que par les contractions des muscles du tympan, les propriétés physiques du système de conduction de l'oreille moyenne sont changées : une réduction de la sensibilité aux basses fréquences et une augmentation des tons au-dessus de 1 000 Hz donnent naissance à une courbe audiométrique ascendante — telle que Tomatis l'avait décrite des années avant ces résultats comme la représentation graphique d'une oreille bien adaptée.

4. Investigation expérimentale

4.1. But

Le but principal de l'étude était d'appliquer la technique d'Audio-Psycho-Phonologie à un groupe de bègues, et d'évaluer le résultat par diverses mesures.

4.2. Sujets

L'investigation a été conduite sur un groupe de 30 jeunes adultes bègues (22 hommes et 8 femmes), avec :

  • âge moyen : 21 ans ;
  • QI moyen : 112.

Tous ont reçu un training auditif à l'aide de l'Oreille Électronique.

4.3. Tests et procédure

Les tests suivants ont été administrés avant le début du training auditif et de nouveau après son achèvement :

  1. Échelle de gravité du bégaiement de Lanyon (1967) — indication de la sévérité.
  2. Analyse des échantillons de parole et de lecture selon la méthode de Johnson — estimation du nombre d'achoppements (catégories : interjections, répétitions de mots, répétitions de phrases, révisions, phrases incomplètes, mots brisés, sons prolongés).
  3. Mesure de Johnson du taux de parole et de lecture orale.
  4. Échelle Iowa des attitudes envers le bégaiement — évaluation des sentiments du sujet sur sa propre parole.
  5. Examen audiométrique — effet du training sur l'acuité auditive.
  6. Analyse spectrale de la voix de lecture — effet sur les aspects physico-acoustiques de la phonation.

Le design statistique utilisait le groupe expérimental comme son propre contrôle (mesures appariées). Pour évaluer la différence des moyennes, le test t pour échantillons corrélés a été appliqué.

4.4. Résultats

4.4.1. Sévérité des symptômes (échelle Lanyon)

Une valeur moyenne de 71,50 % avant la rééducation (problème de bégaiement sévère) a été ramenée à 41,76 % après le training auditif (problème de bégaiement léger). Différence significative au seuil de 1 % (t = 10,57 ; p < 0,01).

4.4.2. Mesure des achoppements

Index total d'achoppements pour 100 mots :

  • En lecture : 16,35 avant → 6,20 après (différence 10,15 ; t = 5,84 ; p < 0,01) ;
  • En parole spontanée : 26,55 avant → 11,90 après (différence 14,65 ; t = 6,5 ; p < 0,01).

Différences hautement significatives entre la moyenne avant et après training, en lecture orale comme en parole spontanée.

4.4.3. Taux de parole et de lecture (mots/minute)

  • Lecture : 99,1 → 117,5 mots/min (gain 18,5 ; t = 4,13 ; p < 0,01) ;
  • Parole : 88,2 → 111,5 mots/min (gain 23,3 ; t = 5,98 ; p < 0,01).

Taux significativement plus rapide après le training auditif, dans les deux modalités. Ce gain — étant donné que la sévérité du bégaiement est en partie une fonction du comportement inhibé représenté par un débit ralenti — est interprété comme un progrès de la parole.

4.4.4. Attitude envers le bégaiement (échelle Iowa)

Score moyen 2,46 avant → 1,65 après (différence 0,81 ; t = 7,158 ; p < 0,01). Les sujets reflètent une attitude significativement plus saine envers le problème du bégaiement après la rééducation auditive.

4.4.5. Test d'écoute

Avant la rééducation, les courbes audiométriques (conduction aérienne et osseuse, oreille droite et gauche) révèlent une perte d'écoute relative dans la bande passante de la zone de la parole — particulièrement marquée dans l'oreille droite (l'oreille directrice), comme Tomatis l'avait prédit.

Après la rééducation : gain significatif d'acuité auditive dans toutes les zones de fréquence (basses, moyennes, hautes), au seuil de 1 %, sur les deux oreilles, en conduction aérienne comme osseuse. Particulièrement marqué dans la zone moyenne (zone du langage).

4.4.6. Analyse spectrale

Évaluation faite sur 24 sujets, par tape loop (durée 20 s), bande tiers d'octave, enregistreur Brüel & Kjær (erreur de mesure < 0,5 dB). Résultats sur la moyenne d'énergie spectrale en dB :

  • Zone 200-500 Hz : 84,56 → 91,09 (+6,53 ; t = 4,98 ; p < 0,01) ;
  • Zone 630-2 000 Hz (zone du langage) : 72,46 → 84,10 (+11,64 ; t = 6,68 ; p < 0,01) ;
  • Zone 2 500-8 000 Hz : 53,57 → 65,48 (+11,91 ; t = 8,64 ; p < 0,01) ;
  • Énergie totale : 100 → 107,91 (+7,91 ; t = 3,99 ; p < 0,01).

Le gain en énergie spectrale, après rééducation, est notable dans toute la gamme du spectre, mais particulièrement évident dans les fréquences moyennes — c'est-à-dire la zone du langage.

4.5. Conclusions

  1. La gravité du bégaiement, mesurée par l'attitude des participants envers leur problème de langage, était significativement moins importante après l'éducation auditive.
  2. Les participants firent de nets progrès quant au nombre d'achoppements de la parole, dans l'échantillon parlé et lu. Conclusion : l'éducation auditive est le facteur le plus important responsable du changement.
  3. Le taux significativement plus rapide de parole et de lecture orale, enregistré après le programme, est attribué à un progrès de la parole.
  4. Le score significativement plus faible à l'« Échelle Iowa de l'Attitude face au Bégaiement » indique une meilleure attitude et une tolérance considérable envers le bégaiement.
  5. L'examen audiométrique confirme les observations de Tomatis :
    1. Les bègues, en général, montrent une perte d'écoute dans la bande passante de la parole — particulièrement importante dans la zone du langage de l'oreille droite, comme Tomatis l'avait prédit.
    2. De meilleurs scores d'acuité ont été enregistrés après éducation, dans les zones basses, moyennes et hautes — particulièrement importants dans les fréquences moyennes correspondant à la zone du langage.
    3. Le conditionnement audio-vocal apparaît être le seul facteur responsable de l'amélioration des scores d'acuité et de la diminution des achoppements.
  6. L'analyse spectrale faite sur les exemples de lecture orale supporte aussi les observations de Tomatis : un gain significatif d'énergie et d'output vocal du groupe après l'éducation audio-vocale, particulièrement dans la bande passante de la zone du langage.

Conclusion générale

L'éducation auditive — ou training audio-vocal avec l'aide de l'Oreille Électronique, telle qu'elle est définie par Tomatis — peut conduire à :

  1. une amélioration du comportement d'écoute ;
  2. une modification correspondante des caractéristiques physico-acoustiques et temporo-rythmiques de la parole, qui donne une plus grande facilité d'élocution et un comportement plus sain face au bégaiement.

Références bibliographiques (sélection)

  • Ammons R. & Johnson W. (1944), The construction and application of a test of attitude toward stuttering, Journal of Speech Disorders, 9, 39-49.
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  • Cherry C. & Sayers B.M. (1956), Experiments upon the total inhibition of stammering by external control, Journal of Psychosomatic Research, 1, 233-246.
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  • Tomatis A. (1957), Audiométrie objective, Journal Français d'Oto-Rhino-Laryngologie, 3, 379.
  • Tomatis A. (1963), L'oreille et le langage, Le rayon de la science, Paris.
  • Tomatis A. (1969), Dyslexia, Univ. of Ottawa Press.
  • Tomatis A. (1972), Education and Dyslexia, Paris.
  • Tomatis A. (1972), La libération d'Œdipe, ESF, Paris.
  • Tomatis A. (1974), Vers l'écoute humaine, ESF, Paris.
  • Wiener N. (1948), Cybernetics, New York, John Wiley.
  • Wyatt G.L. (1969), Language learning and communication disorders in children, New York, The Free Press.

— Dr P.E. Van Jaarsveld, psychologue, Université de Potchefstroom (Afrique du Sud). Document à traduction parallèle anglais-français, édité par l'Association Française d'Audio-Psycho-Phonologie, 2bis rue Charles Dubois, 80000 Amiens.

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Nouveaux moyens de mise en condition psychologique des sportifs (INSEP 1974)

Nouveaux moyens de mise en condition psychologique des sportifs : comment l'oreille — et tout particulièrement la musculature de l'oreille moyenne — peut-elle devenir un facteur déterminant de l'entraînement, à côté du muscle, du souffle et de la technique ?

Introduction

Je vais vous parler de techniques permettant d'augmenter les conditions physiologiques et psychologiques des sportifs.

Je le fais d'autant plus volontiers — et cela me sera d'autant plus facile — qu'il s'agit d'un entraînement musculaire. Vous êtes tout particulièrement informés de ces problèmes ; aussi suivrez-vous d'autant mieux mon exposé qu'il s'agit de devenir, à un moment donné, en quelque sorte maître de la musculature de l'oreille, jusqu'à en être un athlète.

L'oreille a en effet deux petits muscles toujours présents :

  • le muscle du marteau, qui a pour fonction de tendre le tympan ;
  • le muscle de l'étrier, qui doit régler les pressions de l'oreille interne — laquelle est une vésicule liquidienne.

Les avantages que doit en tirer celui qui a la chance de devenir le maître de cette musculature sont innombrables. Ces muscles intéressent :

  • la latéralité (et la dyslatéralisation) ;
  • la mémoire ;
  • la concentration ;
  • l'attention ;
  • l'auto-contrôle ;
  • la fatigabilité ;
  • les tendances dépressives ;
  • les difficultés relationnelles avec l'autre — au sein d'une même équipe.

À la suite de quinze années de recherches mais aussi d'applications pratiques sur des milliers de cas, nous pouvons aujourd'hui affirmer que nos techniques audio-psycho-phonologiques nous permettent — par une série de tests originaux — d'enregistrer non seulement la latéralité d'un sujet, mais aussi d'obtenir des courbes nous donnant des indications précieuses sur son psychisme.

Et plus encore : par des injections sonores, nous pouvons modifier ces courbes :

  1. en latéralisant le corps au maximum, permettre d'atteindre plus vite la technicité et l'efficacité dont le sportif a besoin ;
  2. parallèlement, déclencher une recharge neuronique provoquant une réserve d'énergie, une concentration nerveuse plus grande, et une capacité de directivité accrue.

I. L'image du corps

L'image du corps, chez le sportif, est ce qui lui permet d'avoir la notion d'un instrument mis à sa disposition — un instrument qui est le corps lui-même, et qui lui permet de jouer.

Chaque individu, à un moment donné, a la notion d'exister à travers son corps. Cette image se construit à partir de ce qui fonctionne le mieux : ce peut être la tête, ce peuvent être aussi les pieds. Chez le footballeur, par exemple, l'image du corps privilégie davantage les membres inférieurs que chez l'intellectuel qui reste toute la journée enfermé dans son cabinet de travail. Chez le tireur à l'arc, c'est à un niveau autre que se situe la plus grande maîtrise neuronique.

Dans une certaine mesure, l'image du corps du footballeur intègre le ballon ; celle du tireur à l'arc, l'arc. Il y a véritablement interaction du mental et du corps.

Il se trouve que chaque fois qu'un sujet est obligé de rentrer dans l'image de lui-même, il ne peut prendre que les trajets existants qui sont les trajets de ses nerfs. C'est le système nerveux qui donne la sensibilité à l'appareil osseux, au paquet musculaire qui va être mis à contribution pour pratiquer un sport. Ainsi le joueur très exercé habite pleinement son corps ; par sa volonté, il peut jongler jusqu'à la précision extrême du jeu de tous ses membres.

De très anciennes théories avaient enregistré ces processus. Par exemple, le Zen pour le tir à l'arc : le tireur finit par être la flèche elle-même ; son image du corps est alors tellement élaborée, tellement complète, qu'il arrive à intégrer l'arc, la flèche et même la cible. Il en est de même dans le tir aux armes à feu, quand l'on atteint le niveau du « tir instinctif ».

Mais sans aller jusqu'aux théories du Zen — quand vous êtes en voiture, vos limites s'étendent à l'empattement de la voiture sur la route ; vos roues sont intégrées, le volant fait partie de vous. Regardez d'ailleurs avec quelle habileté on peut faire marche arrière, marche avant, alors que de prime abord cela paraît presque impossible. C'est parce que nous avons intégré dans notre image, l'image de l'automobile. Si nous changeons de voiture, c'est plus difficile : il faudra nous réhabituer.

Cette intégration idéale, nous avons maintenant des moyens de la créer, de la faciliter, de la développer.

II. La latéralisation

Nous vérifions d'abord, par des tests de latéralité, si l'individu a une bonne maîtrise de toutes ses coordinations. Les épreuves portent sur :

  • le langage : mobilité de la face ;
  • les impulsions : membres supérieurs, membres inférieurs, pince, tronc ;
  • la désignation du schéma corporel : sur soi (oreille, nez, œil, main, bouche), sur autrui (oreille, main, œil, main) ;
  • l'auto-information : audition (épreuve à la consultation, épreuve électronique), vision (cône ABC, tube-rouleau, carton percé) ;
  • l'activité de la main : écriture courante et simultanée, dessin, précision (enfiler une aiguille, couper avec des ciseaux, embobiner du fil), force (lancer une balle, enfoncer un clou, tenir un parapluie), vitesse (battre les cartes, distribuer les cartes, diadococinésie), spontanéité (se peigner, faire au revoir, donner un coup de poing) ;
  • l'activité du pied : shooter, tracer un carré.

Quelques profils-types

Droiterie homogène (« Paul ») — toutes les informations qui arrivent sont appliquées du côté droit. Cas très rare. Quelqu'un qui est arrivé à cette droiterie homogène est un être déjà très exceptionnel. Si un sujet accède à ce niveau, on est sûr qu'il a une maîtrise totale de lui-même, de son instrument-corps : maîtrise de son activité, de sa concentration, de sa mémoire et de ses manières de viser avec son écoute — donc, par là, une coordination presque parfaite de tous ses mouvements.

Gaucherie homogène (« Alain ») — l'opposé symétrique. Mieux vaut être gaucher homogène que rien : c'est l'antagonisme du droitier homogène, avec un psychisme différent. Le sujet prend l'envers de ce que font les autres — non pas tellement parce qu'il est devenu opposant, mais parce qu'il est devenu déphasé par rapport à ce que fait le côté droit, à cause du décalage énorme entre information droite et information gauche (le gaucher utilise des nerfs beaucoup plus longs).

Dyslatéralité psycho-sensorielle (« Georges », « André ») — la motricité est gauchère mais la sensorialité (vision, audition, langage) est en spirale, en zigzag. C'est un être extrêmement défait dans tout — un sujet qui présente une dyslatéralité psycho-sensorielle avec de grosses difficultés se manifestant à tous les niveaux : scolarité, mémorisation, concentration, habileté corporelle. Quelle que soit sa potentialité sous-jacente, il est toujours désavantagé : ces inversions allongent tous ses circuits neuroniques et l'obligent à une dépense d'énergie considérable au niveau du cortex.

Dyslatéralité audio-vocale (« Gilles », « René ») — la motricité est gauchère mais l'audition et le langage sont mal positionnés. Tout est dyslatéralisé sur le plan langage, le langage à gauche passant à droite, et cette dyslatéralité s'étend aussi à l'audition.

Champions et homogénéisation

Parmi les champions qu'il nous a déjà été donné d'examiner, nous avons vu des courbes qui n'étaient pas loin de celles des dyslatéraux. Étant donné qu'il s'agissait de champions atteignant des performances internationales, j'ai pu dire sans me tromper qu'en les homogénéisant, leurs performances allaient éclater immédiatement — quant à la vélocité, la rapidité, la précision, le geste. Et c'est ce qui est arrivé.

Dès que nous avons permis à ces jeunes d'intégrer rapidement une homogénéité sous-jacente, ils ont pu tirer le maximum de leurs potentialités — par des prises de conscience réalisées à différents niveaux.

Entendons-nous bien sur le mot « latéralité ». C'est devenu un terme que tout le monde utilise. Beaucoup se figurent que tout est dit lorsqu'on a affirmé qu'un sujet qui écrit de la main droite ou gauche est latéralisé à droite ou à gauche. C'est beaucoup plus complexe : dans le fait d'être droitier ou gaucher, il y a toute une dynamique, des phénomènes sensoriels, qui vont des automatismes simples à la perception des mouvements, de la simple perception à la conscience de ce qui va habiter, à un moment donné, un organe sensoriel.

III. L'action des sons

L'oreille, organe de recharge nerveuse

L'oreille n'est pas seulement un organe sensoriel : c'est aussi — et peut-être surtout — un organe de recharge corticale. Les sons aigus en particulier, distribués selon un certain rythme et au niveau approprié de la cochlée (où les cellules ciliées de Corti sont les plus nombreuses), procurent une charge considérable au cortex. Cette charge peut être vérifiée par électroencéphalogramme et par mesure des taux de vigilance qui s'accroissent parallèlement.

L'oreille assure aussi, par sa partie vestibulaire, l'équilibration et la verticalité, ainsi que le tonus général, la cinétique, et l'image du corps. Tous les muscles du corps sans exception sont sous le contrôle direct ou indirect du nerf vestibulaire.

Comment agir sur l'oreille

Pour agir sur l'oreille — et donc sur l'ensemble du système — nous utilisons un appareil appelé Oreille Électronique. C'est un montage électronique comprenant une bascule entre deux canaux (l'un favorisant les graves, qui détend les muscles de l'oreille moyenne ; l'autre favorisant les aigus, qui les met en tension). Le tout fonctionnant comme une véritable gymnastique des muscles du marteau et de l'étrier.

Le sportif est mis sous casque ; il écoute des sons soigneusement choisis — voix maternelle filtrée, musique mozartienne, chants grégoriens, sifflantes filtrées — selon un programme adapté à son profil de latéralité et à ses objectifs. Chaque séance dure environ 30 minutes ; un cycle d'entraînement complet peut comporter de 60 à 100 séances réparties sur quelques semaines à quelques mois.

L'action des sons proprement dite

Les sons ainsi distribués déclenchent, chez le sportif :

  • une amélioration de la latéralité auditive et — par voie de conséquence — de la latéralité motrice ;
  • un renforcement de la posture, de la verticalité, de l'image du corps ;
  • une recharge corticale qui augmente la vigilance, la concentration, la mémoire, et diminue la fatigabilité ;
  • une diminution du trac et des inhibitions liées à l'émotivité — grâce notamment à l'action désangoissante des sons filtrés ;
  • une amélioration de la coordination motrice, de la rapidité du geste, de la précision.

L'entraînement auditif

L'entraînement auditif est progressif. On commence par des sons filtrés (recréant les conditions intra-utérines), on passe par l'accouchement sonique, puis par une phase active où le sujet — sous casque — répète des textes ou des sons cibles, dont il entend simultanément sa propre voix re-filtrée et latéralisée à droite par l'Oreille Électronique. Il s'entraîne ainsi à se mettre dans la posture audio-vocale du droitier homogène — quels que soient ses positionnements moteurs initiaux.

Les sons de charge

On appelle sons de charge les sons riches en fréquences aiguës (au-delà de 2 000 Hz) qui apportent au cortex l'énergie nécessaire à toutes les fonctions élevées du système nerveux. Ces sons proviennent en particulier :

  • de la musique de Mozart — qui présente un spectre harmonique exceptionnellement riche dans la zone des aigus ;
  • du chant grégorien — qui a la particularité d'utiliser les rythmes physiologiques (respiratoires, cardiaques) tout en étant riche en harmoniques élevées ;
  • de certaines comptines et chansons folkloriques selon la langue ethnique du sujet.

IV. Débats

Cette méthode permet-elle de fabriquer des champions ?

Réponse : on ne fabrique pas un champion à partir de rien. Mais à partir d'un sportif déjà doué, déjà entraîné, on peut faire éclater ses performances en supprimant les blocages qui le retiennent en deçà de ses possibilités. La méthode dégage un potentiel qui existe déjà, mais qui est gêné dans son expression par des dyslatéralités, des défauts de posture d'écoute, des charges affectives non métabolisées.

Les tests de dépistage

Pour les jeunes sportifs prometteurs, les tests d'écoute et de latéralité que nous proposons sont d'excellents outils de dépistage. Ils permettent d'identifier ceux qui — au-delà de leurs aptitudes physiques — possèdent ou peuvent acquérir l'homogénéité psycho-sensorielle qui distingue les futurs grands. Ils permettent aussi d'orienter le travail d'entraînement vers les points faibles spécifiques de chaque sujet.

Perte de l'individualité

Une crainte revient souvent : en homogénéisant les sportifs, ne risque-t-on pas de leur faire perdre leur individualité, leur singularité — qui fait souvent leur force ? Réponse : non. Homogénéiser la posture audio-vocale n'est pas uniformiser le caractère, le style, la manière. Au contraire : en libérant le sujet de ses blocages, on lui permet d'exprimer plus pleinement sa singularité. Le sportif devient plus lui-même, pas moins.

L'agressivité

Le sport de compétition demande une certaine agressivité. La méthode Tomatis ne supprime pas cette agressivité : elle la canalise. En diminuant l'angoisse de fond, elle permet au sportif de mobiliser son agressivité de façon plus efficace, plus ciblée, moins parasitée par des tensions inutiles. L'agression devient action.

L'ambidextrie

Dans certains sports, l'ambidextrie est un atout (boxe, escrime, certains sports collectifs). La méthode Tomatis n'enseigne pas l'ambidextrie comme une fin en soi, mais elle prépare à l'usage volontaire et conscient du côté gauche après avoir solidement établi la latéralité droite. Le sportif devient ainsi capable de jouer aussi de sa gauche, sans pour autant perdre la directivité de la droite.

Conclusion

L'audio-psycho-phonologie ouvre, dans le domaine sportif, un champ d'application qui ne se limite pas à la « préparation mentale » telle qu'on l'entend habituellement. Elle propose une refondation neuro-physiologique de la préparation du sportif, à partir d'une intervention directe sur l'oreille et sur les circuits cybernétiques de la posture, de la latéralité, de la recharge corticale.

Ce que nous proposons aux directeurs nationaux, c'est l'occasion de tester ces techniques dans le cadre concret de la préparation des sportifs de haut niveau — et de mesurer, sur le terrain, leurs effets en termes de performance, de récupération, de confiance, de cohésion d'équipe.

Lorsque les entraîneurs auront compris qu'au lieu de faire faire à leurs futurs champions des exercices physiques pendant 14 heures par jour, il serait préférable de réserver un peu de temps à la mise en place d'un système de haut niveau capable d'organiser et de dynamiser l'investissement corporel — alors nous aurons droit à assister non seulement à de remarquables démonstrations du corps jouant de sa force et de son habileté, mais aussi à un véritable dialogue de l'être avec l'univers tout entier au travers d'un corps entièrement maîtrisé.

— Pr Alfred A. Tomatis. Conférence donnée le 17 avril 1974 à l'Institut National des Sports (Paris) à l'invitation du Sous-Secrétariat d'État aux Sports et du CNRS.

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